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Du Pain et des Roses

Féminisme en chanson

Anne Sylvestre : la lutte des femmes perd l’une de ses plus belles voix

Sa voix et ses textes magnifiques ont bercé des milliers d'enfants et accompagné la lutte de générations de femmes. Grande dame de la chanson française et poétesse féministe, Anne Sylvestre nous a quittés ce lundi 30 novembre après un AVC, à l'âge de 86 ans.

mardi 1er décembre 2020

Elle fait ses premières armes à la fin des années 50 dans des cabarets, au côté de Jean Ferrat et Georges Moustaki. Georges Brassens lui écrit la présentation de son premier 33 tours. Elles est l’une des premières femmes à écrire ses propres textes dans le milieu de la chanson française et c’est une chanson éminemment politique qui la fait connaître en pleine guerre d’Algérie : « Mon mari est parti un beau matin d’automne, le printemps est ici / Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne, je suis seule au logis »

Dès 1962, Anne Sylvestre enregistre ses premières Fabulettes, des comptines qu’elle compose à l’occasion de la naissance de sa fille. Pour la chanteuse, les enfants méritent de grandir au son de textes intelligents. Et ses poèmes soignés mis en musique bercent des générations entières depuis près de soixante ans. Écologie, problématiques sociales... Sa plume survole des thèmes engagés qui résonnent chez les petits et les grands. « Regarde bien le balayeur / Quand il balaie avec ardeur / Ce qu’il promène, ce qu’il emmène / Ce sont les rêves de la nuit. »

Mais Anne Sylvestre, c’est surtout une femme à l’avant-garde de la lutte pour l’émancipation. Pour le droit à l’avortement, contre la mise en concurrence des filles et des femmes, elle chante des décennies durant pour les sans-voix et les oubliées. Deux ans avant la légalisation du droit à l’avortement, elle montait déjà sur scène pour affirmer que « Non ! Tu n’as pas nom / Non tu n’as pas d’existence / Tu n’es que ce qu’on en pense ».

Sa voix résonne avec celles des milliers de femmes qui prennent la rue dans les années 1970, revendiquant le droit de vivre dignement. De la chanson Une sorcière comme les autres, devenue un véritable hymne féministe, elle dira qu’il s’agit d’un « cri universel sur le sort des femmes ». « J’étais celle qui attend / Mais je peux marcher devant / J’étais la bûche et le feu / L’incendie aussi je peux / J’étais la déesse mère / Mais je n’étais que poussière / J’étais le sol sous vos pas / Et je ne le savais pas »

Mais Anne Sylvestre est aussi victime de l’industrie du disque et de l’ère du temps. A l’aube des années 80, la lutte collective pour l’émancipation n’est plus à la mode et les classes dominantes érigent l’individualisme comme seule porte de sortie pour les opprimés. « J’ai été cataloguée comme féministe : c’est bien la seule étiquette que j’aurais honte de décoller » témoigne Anne Sylvestre en 2007. « Ce féminisme a fait peur, j’ai disparu des médias audiovisuels, perdu ma maison de disques... Il m’a fallu fonder mon propre label, entrer en résistance, comme d’autres artistes, et chanter en marge de la télévision et de la radio. »

Malgré les difficultés rencontrées à la fin de sa carrière, ses « colères sont restées intactes », et son humour provocateur aussi : « Mais si c’est la faute à Ève / Comme le bon Dieu l’a dit / Moi, je vais me mettre en grève / J’irai pas au paradis / Non, mais qu’est-ce qu’Il s’imagine ? / J’irai en enfer tout droit / Le bon Dieu est misogyne / Mais le diable, il ne l’est pas ».

Avec la disparition de cette grande dame de la chanson, c’est des générations d’enfants bercés aux Fabulettes et de femmes en lutte qui se retrouvent orphelines d’une voix talentueuse pour chanter avec amour et ironie leurs colères et leurs combats.

« Si on se retrouvait frangines / On n’aurait pas perdu son temps / Unissant nos voix, j’imagine / Qu’on en dirait vingt fois autant / Et qu’on ferait changer les choses / Et je suppose, aussi, les gens »




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