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Monde

Summer of discontent

Face à l’inflation, une vague de grève historique au Royaume-Uni

Ce jeudi, une grève historique a paralysé le réseau ferroviaire britannique. Symptôme de la multiplication des grèves dans de nombreux secteurs au Royaume-Uni, la vague de contestation qui déferle sur le pays fait trembler le gouvernement. “L’été du mécontentement” fait flotter dans l’air une ambiance de grève générale…

jeudi 18 août

Crédits photo : © ANSA (Agenzia Nazionale Stampa Associata)

Face à une inflation qui ne cesse de rogner sur les salaires réels, les grèves se multiplient au Royaume-Uni. La vague historique de mouvements sociaux à laquelle assiste le pays, qu’il est de bon ton d’appeler l’« été du mécontentement » – en référence à la vague de grève qui avait touché le Royaume-Uni durant l’hiver 1978-1979 – fait trembler les secteurs capitalistes : massive, elle ne semble jusqu’à présent, et au grand dam des directions syndicales, ni faiblir ni s’accomoder des propositions d’augmentation indécentes négociées entre syndicats et patronat. Malgré son ampleur, certains secteurs-clé de la production n’ont pas encore rejoint le mouvement, mais les prochaines semaines s’annoncent turbulentes, de nombreux syndicats, sous la pression des salarié-e-s, ayant d’ores-et-déjà annoncé des actions en septembre.

Les raisons de la colère

La cause directe de cette effervescence sociale est bien entendu à trouver dans la crise inflationniste qui touche le monde entier ; le Royaume-Uni est toutefois touché plus durement que les autres pays riches, puisque c’est un des rares pays occidentaux à avoir dépassé les 10 % ; à cela s’ajoute toutefois une conjonction de facteurs accentuant le mécontentement des classes populaires.

En dépit du Brexit, le Royaume-Uni n’est pas préservé par l’inflation. Celle-ci a pour moteur principal la hausse des coûts qui impacte les chaînes de valeur mondiales, auxquelles le pays est totalement intégré. La guerre en Ukraine et les caractéristiques internes au Royaume-Uni, comme le déficit dans les stocks de pétrole subséquent à la pandémie, ont aggravé la crise énergétique dans le pays ; si les imports énergétiques depuis la Russie ne dépassaient pas les 3%, le modèle économique fait qu’en cas de forte augmentation des prix de l’énergie, comme c’est actuellement le cas, ce sont les ménages les plus modestes qui sont les premiers touchés. La facture énergétique annuelle des britanniques risque ainsi de dépasser les £4000, soit trois fois plus qu’il y a un an. Tout cela dans un contexte de crise politique causé par la démission de Boris Johnson et le “Partygate”, alors que les candidats pour le remplacer rivalisent d’inventivité pour rejeter la faute de l’inflation sur les travailleurs, et dont les projets de répression syndicale feraient jalouser Margaret Thatcher.

L’inflation devrait dépasser les 13 % avant la fin de l’année selon les projections de la Bank of England, qui a ramené son taux d’intérêt directeur à 1,75 %, son niveau le plus haut depuis 2008, et annonce une récession prochaine dans un contexte économique « apocalyptique » pour le Royaume-Uni.

Secteurs mobilisés

Le coup d’envoi de “l’été du Mécontentement” avait été donné en juin dans le secteur ferroviaire. Face à une proposition d’augmentation de 3 % des salaires, soit 3 fois moins que le taux d’inflation (9 % en juin), et bien moindre que les 7,1 % demandés par le syndicat RMT (Rail, Maritime and Transport Union), les cheminots ont opposé une importante résistance, organisant le plus grand mouvement de grève en Grande-Bretagne depuis plus de 30 ans, avec 1 ligne sur 2 fermée, 4 trains sur 5 supprimés et plus de 40 000 grévistes. Les revendications défendues par les cheminots n’ont pas été prises en compte, et les grèves ont continué tout l’été, et jusqu’à cette semaine où des débrayages de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs sont prévus jeudi et samedi, alors que plusieurs syndicats cheminots viennent de se rallier au mouvement.

Ces journées de grève « saute-mouton », organisées par les directions syndicales de la RMT, de TSSA et d’Unite, seront entrecoupées vendredi par une grande grève du métro londonien ; plus de 10 000 membres du syndicat RMT seront ainsi en grève vendredi, paralysant en grande partie les transports londoniens. Le transport de surface n’est pas en reste, et on attend de nombreux grévistes dans le secteur, contrôlé par la multinationale allemande Deutsche Bahn, qui refuse d’augmenter les salaires malgré des profits records ces dernières années.

La colère gronde également chez les dockers, qui organisent dimanche une grève de 8 jours à Felixstowes, le plus grand port de frêt en Angleterre. Plus de 1 900 travailleurs seront ainsi en grève, dans ce port appartenant à une entreprise hongkongaise, suite à un vote qui a vu 92 % des dockers voter en faveur de cette action qui devrait perturber de nombreux secteurs de l’économie britannique. Cet appel à la grève fait suite à une offre d’augmentation de 7 %, soit bien en deçà du taux d’inflation. La secrétaire générale du syndicat Unite, Sharon Graham, a déclaré : « Felixstowes Docks et sa société mère, CK Hutchison Holdings, sont tous deux massivement rentables et immensément riches. Ils sont tout à fait capables de payer une journée de salaire équitable à la main-d’œuvre. [...] La société a privilégié la distribution de dividendes de plusieurs millions de livres plutôt que de payer un salaire décent à ses travailleurs. » À Liverpool aussi, plus de 500 dockers ont voté à la quasi unanimité pour se mettre en grève face à une offre de 7 % d’augmentation de la part de l’armateur Peel Ports, qu’ils jugent largement insuffisante.

Le troisième gros secteur à se mobiliser est celui de la poste. Le Royal Mail, privatisé en 2011 (l’État vendu ses dernière part en 2015), joue du violon et se déclare incapable de payer des salaires décents, ce qui ne l’a pas empêché d’investir massivement cette année pour transformer son modèle productif, délaissant la distribution du courrier pour se concentrer sur le secteur logistique (qui est déjà le cœur d’activité de sa filiale GLS). Résultat : 115 000 salariés seront en grève pendant 4 jours à partir de la fin août, à l’appel du syndicat CWU (Communication Workers Union).

D’autres secteurs annoncent vouloir rejoindre le mouvement, comme les travailleurs publics de l’Éducation et ceux de la Santé, dont le syndicat majoritaire dénonce l’augmentation de 4% mise en place par l’Etat, largement insuffisante pour compenser les effets de l’inflation.

Le gouvernement au secours du patronat

La réponse du patronat et gouvernement a bien sûr été de culpabiliser les grévistes, les accusant hypocritement d’ajouter de l’huile sur le feu de l’inflation et d’empêcher les bon citoyens de se rendre au travail, et d’autre part de se désoler de l’incapacité des compagnies ferroviaires (en partie privatisées) à augmenter les salaires, alors même que les actionnaires ont touché des dividendes record en 2020 et 2021.

Le mot d’ordre pour la classe capitaliste est simple : ce sont les augmentations de salaires qui sont la première cause de l’inflation. Si cette hypothèse n’est prise au sérieux par personne, et se fonde sur du vent, cela n’a pas empêché le gouverneur de la Bank of England et le ministre des transports Grant Shapps, de ressortir cette rengaine selon laquelle une augmentation des salaires qui suive l’inflation créerait une spirale salaire-prix qui aggraverait encore l’inflation. Le gouvernement se fonde sur cet argumentaire pour justifier le refus des entreprises d’augmenter les salaires.

Des lois ont été votées en juillet afin de briser les grèves ; les sociétés sont désormais autorisées à recruter des intérimaires pour remplacer les salariés grévistes. Le magasin de luxe londonien Harrod’s a d’ores-et-déjà menacé d’employer des intérimaires en cas de grève. Les attaques contre le droit de grève ne s’arrêtent pas là. Les deux candidats à la présidence du parti conservateur et au poste de Premier ministre, Liz Truss et Rishi Sunak ont annoncé leur intention d’abroger le droit de grève dans les services publics « essentiels » (y compris le ferroviaire).

Du côté du Labour, la réponse de la direction du parti travailliste a montré de quel côté elle se trouvait. Tout en faisant déclarer à son porte-parole que "Le parti travailliste défendra toujours les travailleurs qui luttent pour de meilleurs salaires et conditions de travail”, Keir Starmer, chef de l’opposition officielle, a congédié son contre-ministre des transports, Sam Tarry, pour avoir rejoint un piquet de grève, et a rappelé à l’ordre les députés de son parti en déliquescence, justifiant la destitution de son ministre sous des prétextes administratifs : “Ce n’est pas la question d’apparaître sur un piquet de grève. Les figures publiques du parti s’engagent à assumer une responsabilité collective. Cela implique que les apparitions dans les médias soient approuvées et qu’elles s’expriment sur des positions convenues au sein du parti”.

Dans un contexte d’offensive politique majeure contre le mouvement, les grévistes ne se démontent pas ; le mot d’ordre de grève générale flotte dans l’air. Si la fédération syndicale TUC (Trades Union Congress) se refuse de l’évoquer, le secrétaire général de la RMT prétend soutenir un mouvement de grève générale… si la TUC y appelle. Les directions syndicales se renvoient ainsi la balle pour ne pas avoir à véritablement y appeler. Plus que jamais, c’est à la base de s’organiser pour imposer ses mots d’ordres et généraliser la grève, en imposant à ses directions une première journée de grève générale, qui devra en appeler d’autres.



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