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Monde

Crise politique et sociale

Haïti. Manifestations contre le régime corrompu, et l’ingérence des États-Unis et du FMI

Depuis le début de l’année, la crise politique et les mobilisations contre le gouvernement de Jovenel Moïse se sont intensifiées en Haïti. Ce dimanche les manifestants sont encore descendus dans les rues dénonçant la répression, le régime autoritaire et l'ingérence impérialiste.

mercredi 3 mars

Crédit photo : AFP

Les journées les plus combatives ont eu lieu le 1er et 2 février, lorsque les syndicats, diverses organisations militantes et l’opposition politique haïtienne ont appelé à une grève générale largement suivie dans les grandes villes. Le gouvernement a rapidement réagi en militarisant les rues de la capitale Port-au-Prince et d’autres villes de la nation caribéenne. La répression lors de ces journées de grève a fait au moins trois morts.

Il est à noter que les manifestations contre le gouvernement de Jovenel Moïse remontent à novembre 2018, un an après son investiture en 2017. Fragile depuis son investiture, le président issu d’un parti d’extrême droite accusé de détournement de fonds publics et de séquestrations, est arrivé au pouvoir après avoir été élu en 2015 lors d’un scrutin annulé pour fraudes. Lui-même ancien PDG d’une entreprise d’exportation, a été (et il est encore) le candidat préféré pour défendre les intérêts des États-Unis et d’autres puissances impérialistes comme la France dans les Caraïbes.

Ces aspects couplés à une situation sociale très difficile et aggravé par la dette qui étouffe le pays, ont fait émerger les premières protestations en 2018. L’intensité de celles-ci a forcé la démission de plusieurs ministres, parmi lesquels le premier ministre Jack Guy Lafontant chargé d’appliquer les plans du FMI à l’époque. Après une impasse, les protestations ont repris en septembre 2019 contre les pénuries de carburant qui ont provoqué des coupures de courant, des problèmes avec les transports publics, des augmentations de prix des produits et services de base. À cette époque, les manifestations ont été brutalement réprimées, faisant plus de 40 morts et des centaines de blessés.

Dans ce contexte de contestation sociale et de méfiance, la mise en place des plans du FMI et des mesures d’austérité n’ont pu être menés à bien que par une montée toujours plus violente de ses méthodes de gouvernance et par une concentration croissante du pouvoir exécutif. En effet sous prétexte des manifestations, le gouvernement de Moïse a reporté sans date les élections législatives prévues pour 2019. En janvier 2020, dans la continuité de cette mesure le président a décidé aussi de fermer le Parlement. Depuis, Jovenel Moïse gouverne par décret. Dans ce même ses, le gouvernement a voulu afficher de la détermination avec une déclaration signée par le commandant en chef, Jodel Lessage, où l’armée montrait son soutien au président.

Ces décisions, bien qu’elles aient pu renforcer ponctuellement le pouvoir présidentielle, l’ont aussi conduit à un isolement politique qui se mélange depuis à la grande insatisfaction d’une population minée par la pauvreté et la violence de bandes criminelles, dont beaucoup sont liées au gouvernement lui-même. Cet approfondissement de la crise politique explique la reprise vigoureuse des mobilisations et l’étendue de la grève générale des premiers jours de février. La situation s’est encore aggravée quand le président a décidé de ne pas quitter le gouvernement après la date du 7 février, date à laquelle, selon un article de la Constitution elle-même, son mandat expire. Depuis, certains secteurs comme les écoles sont fermées et les journées de mobilisations se succèdent presque chaque jour, et cela malgré la répression meurtrière.

De son côté, l’opposition politique a proclamé Joseph Mécène Jean-Louis comme président provisoire mais cela sans consulter absolument personne, et encore moins les gens qui sont dans la rue. En effet les partis d’opposition appartiennent également à des franges de l’establishment politique et défendent une issue négocié avec le gouvernement. Ils tentent d’influencer une partie de la mobilisation de masse pour maintenir leur rythme de pression tout en essayant que la situation ne dégénère pas et que la mobilisation elle-même ne passe au-dessus d’eux. En effet, des nombreux chefs d’opposition sont eux aussi liés à des cas de corruption et eux-mêmes peinent à attirer la sympathie des manifestants. Comme le témoignait un manifestant : « Je ne vais pas dire que l’opposition représente un changement. Parce que beaucoup des politiques qui sont dans l’opposition ont aussi des accusations de corruption contre eux. Ils ont déjà été au pouvoir et n’ont pas fait mieux que Jovenel Moise ».

Si pendant ce temps Jovenel Moise a pu surmonter les difficultés c’est d’un côté parce que l’opposition lui a redonnée du souffle par le biais de multiples négociations, et parce que d’autres acteurs lui ont apporté leur soutien. C’est le cas des États-Unis mais aussi d’autres pays impérialistes comme la France, qui ont réitéré, à l’instar de Joe Biden, leur soutien à une année supplémentaire de mandat pour Jovenel Moïse.

Cette position de la communauté internationale dans la crise haïtienne a été sévèrement critiquée par les manifestants, qui ont rejeté toute ingérence dans les affaires intérieures du pays et remis en question le bilan des forces de l’ONU, considérées comme une occupation étrangère d’un territoire. Comme le dénonçait un manifestant : « Malgré toutes les séquestrations, les massacres dans les quartiers populaires, les Etats-Unis continuent de le soutenir. L’argent du fonds Petrocaribe a été dilapidé, on n’a pas de bons hôpitaux, et les Etats-Unis continuent à soutenir ce gouvernement corrompu »

Tel qu’on l’a vu ces derniers jours, de par la profondeur de la crise politique et sociale, il est très probable que les mobilisations contre Jovenel Moïse se poursuivent mais aussi que l’opposition politique essaye de canaliser la colère pour récupérer ses positions et ne rien changer en profondeur. Pour en finir avec la subordination historique du pays aux États-Unis et aux intérêts du FMI mais aussi de l’ensemble des pays impérialistes, il convient de construire une véritable voie indépendante à la bourgeoisie haïtienne et qui réponde aux intérêts des travailleurs et de la population, pour en finir avec la dette et le pillage du pays, la pauvreté extrême et la misère.




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