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Politique

Jusqu'à 10 ans d'emprisonnement

Bientôt des écoliers en prison ? L’Assemblée Nationale vote la criminalisation du harcèlement scolaire

Ce mercredi, l’Assemblée Nationale a voté la création d’un nouveau délit de harcèlement scolaire, qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison et 150 000 euros d’amende. Une absurde réponse répressive à un problème nécessitant des moyens massifs et un programme de lutte contre les oppressions.

jeudi 2 décembre 2021

Crédit photo : FRANK PERRY / AFP

L’Assemblée Nationale a voté ce mercredi 1e décembre la création d’un nouveau délit de harcèlement scolaire, mesure phare d’un projet de loi qui entend lutter contre ce phénomène. Signé par la majorité (LREM, le Modem et Agir), ce texte prévoit ainsi des peines allant de 45 000 euros d’amende et 3 ans de prison pour du harcèlement scolaire ayant causé 8 jours d’Interruption de Travail temporaire (ITT) ou moins, jusqu’à 150 000 euros d’amende et 10 ans de prison si la victime de harcèlement s’est suicidée ou a tenté de le faire.

Rien pour l’école, tout pour la répression

Si le projet de loi inclue également de vagues notions sur la formation du personnel scolaire, c’est bien l’aspect répressif qui prédomine avec la création de ce nouveau délit. Les moyens et effectifs supplémentaires, indispensables pour faire face au harcèlement scolaire, sont totalement absents du texte.
Les restrictions de budget ainsi que le manque de personnel sont chroniques dans l’éducation nationale. Ils entraînent une surcharge de travail chez les enseignants, CPE, assistants d’éducation, médecins et psychologues en milieu scolaire, etc. Ces dégradations de conditions de travail et surcharges compliquent l’écoute et la prise en charge de ces cas de harcèlement, quand elles ne les rendent pas impossible. « Quand vous êtes le seul CPE pour 700 élèves, il est impossible de tout voir. On ne peut pas couvrir toutes nos missions, et surtout celle-là, qui est pourtant fondamentale », explique à Médiapart Laurence Hopp, CPE à l’académie de Strasbourg.

Alors qu’au moins 30 000 élèves supplémentaires sont accueillis dans le secondaire (collège + lycée) chaque année, le gouvernement y a supprimé 7490 postes depuis le début du quinquennat.

D’après Sud Éducation, il n’existe en moyenne qu’un médecin scolaire pour 12 000 élèves, et ces médecins sont le plus souvent affectés à plusieurs établissement simultanément. En 2017 on comptait un psychologue scolaire pour 1500 à 2000 élèves.

Ce manque de moyen chronique est orchestré de manière consciente par le gouvernement, qui a économisé en 2020 plus de 200 millions d’euros sur le dos de l’éducation nationale, à partir d’un budget déjà grandement insuffisant.

La « valeur pédagogique » de la répression

Plutôt que de proposer des moyens supplémentaires (mesure coûteuse), le gouvernement et l’assemblée ont fait le choix de menacer les élèves de prison (quasi-gratuit). Erwan Balanant, député Modem auteur du texte, affirme en effet la « valeur pédagogique » du nouveau délit tout en assurant ne pas « faire du répressif », comme le rapporte Le Parisien. Blanquer reprend le même argument en affirmant que ce délit est « fait pour dissuader en amont ».

L’école, loin d’être un vase clos, est un environnement où la violence des systèmes d’oppression et de stigmatisation dans lesquels baignent au quotidien les enfants se reproduit. Ainsi les cas de harcèlements scolaires, s’ils prennent des formes variées, sont des reflets des oppressions patriarcales, racistes, LGBTI-phobes ou encore validistes présents dans la société. Les nombreux cas de divulgation de photos intimes ou d’injures à caractère raciste en sont des exemples. La lutte contre le harcèlement apparaît donc indissociable de la lutte contre les oppressions.

Dans ce sens, en plus de se rendre coupable d’un manque de moyens dans l’éducation empêchant la prise en charge des victimes, le gouvernement entretient les dynamiques à l’origine de ces harcèlements en menant ses politiques racistes et mysogines directement à l’école, avec par exemple la stigmatisation des élèves ou mères voilées ou les sorties sexistes sur les tenues des lycéennes et collégiennes.

Face au harcèlement : moyens massifs et lutte contre les oppressions

Selon la mission d’information du Sénat sur le harcèlement scolaire, entre 800 000 et 1 million d’élèves en seraient chaque année victime, soit plus de 10% des élèves, avec des conséquences terribles comme le montre par exemple le suicide récent de Dinah après un harcèlement lesbophobe et raciste au lycée. En Octobre, on comptait 18 suicides de mineurs suite à du harcèlement scolaire, chiffre qui s’est depuis alourdi.

Pour que cesse de décompte terrifiant et le harcèlement en général, des moyens massifs dans l’éducation sont nécessaires pour embaucher des psychologues, des médecins, des assistants d’éducation et des CPE qui pourront ainsi faire leur travail d’accompagnement et d’écoute dans des conditions correctes. Des embauches de profs sont également nécessaires afin de faire baisser les effectifs par classe, permettant de meilleurs suivis et une écoute facilitée. Des formations permettant de répondre efficacement aux cas de harcèlement et de comprendre les oppressions auxquelles font face les élèves sont également nécessaires.

Mais si cette proposition de loi, qui doit encore passer par le Sénat, prouve quelque chose, c’est qu’il n’y a rien à attendre du gouvernement au niveau financier : les moyens devront être arrachés par le rapport de force. De même, aucune confiance à lui accorder sur les formations quand il est à la pointe des discours et politiques réactionnaires, leur contenu et les intervenants seront pertinents s’ils sont choisis par les travailleurs de l’Éducation eux-mêmes.
Enfin, en tant que reflet à l’école des oppressions présentes dans la société, le harcèlement scolaire ne peut être combattu que par une lutte pour l’émancipation de tous les opprimés, lutte qui débute par l’opposition aux discours, pratiques et politiques xénophobes, misogynes et LGBTI-phobes du gouvernement.



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