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« La santé c’est un vrai business ! » Coup de gueule d’un infirmier du Collectif Inter-Blocs

A l’hôpital, entre politiques de privatisation et d’austérité menées depuis des années, la pénurie de personnel et de matériel n’a fait que s’accentuer post-crise Covid. Témoignage de Grégory Chakir, Infirmier de Bloc Opératoire Diplômé d’État à Toulouse et porte-parole du Collectif Inter-Blocs, sur la crise de l’hôpital public et la situation dans son service.

mardi 24 mai

Crédits photo : Collectif Inter-Blocs

Les pics de la crise sanitaire semblent désormais derrière nous, et pourtant, l’hécatombe de l’hôpital public persiste et ne fait que s’approfondir. C’est le constat que fait Grégory Chakir, Infirmier de Bloc Opératoire Diplômé d’État (IBODE) et porte-parole du Collectif Inter-Blocs que nous avons interrogé, sur son corps de métier et plus en général la situation de l’hôpital public.

« Le bloc opératoire, c’est un milieu cloisonné, fermé et peu médiatisé, qui est pourtant l’un des plus importants services à l’hôpital par le rôle qu’il joue. Mais c’est aussi le porte-monnaie de l’hôpital, puisque c’est à la fois l’un des services qui rapporte le plus au CHU, mais aussi l’un des plus importants en termes de rémunération. On parle beaucoup en ce moment des Urgences, à juste titre, mais le problème est aussi grave pour les blocs avec une fuite massive des infirmiers de blocs ».

Au micro de Révolution Permanente, l’IBODE nous explique les mécanismes que les directions des hôpitaux mettent en place au bloc opératoire, au nom de la rentabilité.

Dans les blocs opératoires, c’est seulement un tiers des effectifs qui détient le diplôme d’État IBODE, qui s’obtient après trois années de formation en Institut de Formation en Soins infirmiers puis deux ans de spécialisation (à partir de la rentrée 2022) en école IBODE (Diplôme universitaire master). Permettant de faire des actes dits exclusifs aux IBODE, les directions veulent pourtant que les infirmiers de soins généraux, qui représentent le reste des effectifs des blocs, fassent les mêmes activités en leur octroyant une simple autorisation à la place d’une formation qualifiante. « C’est parce qu’on coûte plus cher, en formation et en rémunération ensuite, qu’ils veulent que les infirmiers en soins généraux fassent comme nous. Mais comme il y a une pénurie depuis des années, aujourd’hui nos collègues infirmiers peuvent nous remplacer. Ce n’est pas anodin, c’est une pénurie organisée et orchestrée parce qu’ils ont cherché à faire des économies en détruisant notre spécialité. Et ça se voit surtout dans le privé, où ils cherchent continuellement à baisser la masse salariale. Moins ils ont d’infirmiers de blocs opératoires spécialisés, moins ils lâchent de l’argent et plus ils se font du profit. Il y a des cliniques où il n’y a aucun IBODE dans les blocs ! Par exemple, les groupes privés Elsan ou Ramsay rachètent de nombreuses cliniques privées et organisent les blocs comme ils veulent. Personne ne contrôle la qualification des infirmiers dans les blocs. La qualité et la sécurité des soins sont menacées. Les patients et nous, soignants, sommes les victimes de cette quête obsessionnelle du profit. La santé c’est un vrai business ! »

Une situation scandaleuse, où les logiques de rentabilité et de profits viennent remplacer le caractère vital de ce service public. « Le ministère de la Santé ferme les yeux et est complice de ce qui arrive. On désorganise, on dévalorise, et après on vient nous dire “regardez l’hôpital ça fonctionne pas” pour à terme l’offrir au secteur privé lucratif qui fait un lobbying énorme avec de la communication pour tromper l’opinion publique ».

Ce que décrit Grégory Chakir, c’est l’hôpital transformé en entreprise : « Les directions ont des techniques de management comme dans les entreprises (lean management). On parle de clients, de rentabilité, de productivité, d’économie, de coûts… Les partenariats publics-privés se multiplient dans certaines régions, jusqu’à ce que le privé prenne totalement le pas et que le système de santé soit majoritairement privatisé comme aux États-Unis. Certains s’appellent déjà des cliniques ! On dévalorise et décourage les collègues, les services, ce qui fait fuir le personnel, et parfois vers le secteur privé. Les chirurgiens partent parce que dans le privé doublent voire triplent leur salaire avec des conditions de travail bien meilleures. Dans le privé, pour les infirmiers de bloc, l’intérim est devenu la solution et dans le secteur public on offre des contrats en CDD ou CDI dans le meilleur des cas. C’est une gestion à flux tendus du matériel et du personnel comme dans l’industrie, ça revient moins cher. Ce qu’ils veulent c’est précariser les contrats de travail. Pour ce qui est des titularisations, c’est terminé à l’hôpital. On veut des contrats précaires ! »

Une situation gravissime, que l’IBODE interrogé souligne comme bien antérieure à la crise sanitaire. Si celle-ci a mis en lumière la crise de l’hôpital public, elle n’a fait qu’accélérer le processus. Pour lui, les véritables responsables, ce sont les politiques néolibérales qui se sont succédées et ont fini par mettre au pied du mur ce service public. « Tous les 5 ans, c’est le jeu de la chaise musicale. Il faut supprimer ces politiques néolibérales, parce que les moyens il y en a. Débloquer des milliards, ils en sont capables on l’a vu avec la crise, mais ils préfèrent annoncer l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Aujourd’hui on ferme des services d’urgences ou des salles de blocs opératoires, ça reste au stade de fait divers et personne ne se rend compte réellement de la gravité de la situation dans notre pays. »

Alors que les conditions de travail ne cessent de se dégrader, et le coût de la vie ne cesse d’augmenter, le Ségur de la Santé apparaît comme un « écran de fumée, faisant croire que c’est une revalorisation historique » témoigne le porte-parole du Collectif Inter-Blocs.

« C’est même pas intégré dans la revalorisation des grilles de salaires, ce complément de salaire peut être baissé ou supprimé quand ils veulent. Le point d’indice dans la fonction publique est gelé depuis environ 10 ans, donc 183 euros c’est loin des augmentations de salaires espérées. Avec l’inflation c’est terrible, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de Ségur ! »

Face à cette situation, et alors que de nombreux services sont en grève montrant la colère latente à l’hôpital public, pour Grégory Chakir, il faut « un plan d’urgence. La situation est catastrophique. C’est plus un problème de santé publique, c’est une mise en danger de la population ».

Le Collectif Inter-Blocs a participé aux intersyndicales et Inter-collectifs au niveau national, pour organiser et participer aux appels à la grève, notamment à Paris, dans tous les services de soins. Dans leur corps de métier, les IBODE ont gagné une bataille sur le terrain juridique contre leur direction : “Nous les infirmiers IBODE, on a saisi les tribunaux, parce qu’on s’est rendu compte en regardant nos fiches de salaires et en les comparant que les directions d’hôpitaux ne nous versaient pas la nouvelle bonification indiciaire. Ils nous ont soutenus que juridiquement on y avait pas droit, et au tribunal on a gagné ; donc ce qui a été reconnu c’est qu’ils nous ont volé une partie du salaire pendant des années. Les combats doivent continuer, dans la rue mais aussi devant la justice. Notre droit de grève est bafoué, à cause des réquisitions, des assignations abusives et du prétexte de la continuité des soins. Les soignants sont pris à la gorge, les salaires sont très bas. Ils nous ont muselés, il nous ai pratiquement impossible de faire grève, on nous a menottés, puisqu’on est déjà en effectifs réduits. Le ministère est arrivé à ce qu’il voulait, avec l’aide de gros lobbying des cliniques privées à but lucratif. Ce qui est en jeu, c’est la sécurité des patients et la qualité des soins”.



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