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Russie. Pourquoi Amnesty International retire à Navalny son statut de prisonnier d’opinion ?

Le passé de militant nationaliste et xénophobe de Navalny, jamais renié publiquement, rattrape celui qui est présenté comme un « défenseur de la démocratie ».

mercredi 24 février

L’opposant russe, Alexeï Navalny a été arrêté le 17 janvier dernier par les forces de sécurité russes alors qu’il rentrait d’Allemagne où il recevait un traitement après avoir subi une tentative d’homicide par empoisonnement. Cette arrestation a déclenché des manifestations importantes dans plusieurs villes du pays au cours desquelles quelques 12 000 personnes ont été interpellées. A cette occasion Amnesty International avait déclaré Navalny « prisonnier d’opinion ».

Cependant dans un communiqué récent, Amnesty International a déclaré avoir « pris la décision interne de ne plus traiter Alexeï Navalny de prisonnier d’opinion pour des propos qu’il a tenus dans le passé ». Amnesty International a cependant affirmé qu’elle continue à réclamer la libération de l’opposant. En cause, probablement les déclarations publiques ouvertement racistes que l’opposant russe Alexeï Navalny avait faites au milieu des années 2000. Or, si Navalny a depuis pris ses distances vis-à-vis des mouvements nationalistes qu’il a côtoyés, il n’a jamais renié explicitement et publiquement ses propos. D’ailleurs comme affirme The Moscow Times : « Pas plus tard qu’en 2020, alors qu’il se rétablissait dans une clinique de Berlin, le militant anti-corruption a déclaré aux médias allemands qu’il partageait les mêmes opinions que lorsqu’il est entré en politique ».

Des positions qui contrastent donc fortement avec l’image du grand défenseur de la démocratie face à Poutine qu’en ont donné les médias. Eliot Borenstein, un professeur de l’Université de New York qui écrit régulièrement sur la Russie, pointait justement cette contradiction dans un post sur son profil Facebook : « Navalny est courageux et héroïque, et c’est la seule figure d’opposition viable et connue en Russie aujourd’hui. Mais, il n’est pas un Nelson Mandela. C’est un Aung San Suu Kyi ». En effet, l’égérie de la lutte pour la démocratie au Myanmar qui avait gagné le Prix Nobel de la Paix en 1991, a eu une attitude complice avec le génocide des Rohingyas en 2017 lorsqu’elle était au gouvernement et nie encore aujourd’hui la qualification de « génocide ».

Même si l’ONG ne précise pas quels sont les propos auxquels elle fait référence, il est très probable qu’il s’agisse également de ses prises de position exprimées notamment dans des vidéos de campagne où il aborde des questions sur l’immigration en Russie. Ainsi, comme l’expliquait récemment Masha Gessen dans The New Yorker, dans une vidéo de 2007, qui est toujours disponible sur sa chaîne Youtube officielle, « Navalny s’est habillé en dentiste, présentant une parabole un peu déroutante qui comparait le conflit interethnique en Russie à des caries et soutenait que le fascisme ne pouvait être empêché qu’en expulsant les migrants de Russie. Navalny concluait son monologue par "Nous avons le droit d’être des Russes [ethniques] en Russie. Et nous défendrons ce droit". (...) À peu près à la même époque que Navalny a publié la vidéo et, pendant quelques années, il participait à la Marche russe, une manifestation annuelle à Moscou qui attire les ultranationalistes, dont certains adoptent des symboles ressemblant à la croix gammée (…) Navalny a souvent dit qu’il considérait la Marche russe comme une forme d’expression politique valable, que dans le type de Russie pour laquelle lui et ses partisans se battent - une société libre et démocratique - la Marche russe sera un événement annuel festif comme le défilé de la Saint-Patrick ». Le même auteur continue expliquant qu’en « 2013, il a fait de l’immigration clandestine en provenance d’Asie centrale un thème central de sa campagne pour la mairie de Moscou. En 2014, après l’occupation de la Crimée par la Russie, il a déclaré que, s’il s’opposait à l’invasion, il ne pensait pas que la Crimée pouvait être simplement "rendue" par un gouvernement russe post-Poutine ».

Aujourd’hui la rhétorique de Navalny semble avoir un peu évolué adoptant une approche plus sociale-libérale, mettant l’accent sur la dénonciation des inégalités, des privilèges de certains oligarques et évidemment la lutte contre la corruption. Mais cette évolution traduit surtout des errements opportunistes qui sont profondément ancrés dans la démarche politique de Navalny. Comme l’affirme Alexey Sakhnin dans Jacobin : « En 2000, il a rejoint le parti libéral Yabloko. À cette époque, il était, selon ses propres dires, un néolibéral classique, soutenant un régime de faibles dépenses publiques, de privatisation radicale, de réduction des garanties sociales, de "petit gouvernement" et de liberté totale pour les entreprises ». Après la phase nationaliste xénophobe que nous avons déjà évoquée, il change à nouveau : « des rassemblements de protestation de 2011-13, Navalny a tiré une leçon importante : ce n’est pas le populisme social nationaliste de droite, mais de gauche, qui apporte une réelle popularité auprès du peuple. Et bien qu’il ait souvent été comparé à Donald Trump, il s’est de plus en plus tourné vers un agenda social ».

Quoi qu’il en soit, il est très probable que ce soient des proches du Kremlin qui aient fait ressortir le passé de l’opposant russe puisque cette décision d’Amnesty International apparaît comme une victoire pour Poutine. Évidemment, les proches et propagandistes du Kremlin font preuve de beaucoup de cynisme en utilisant les discours nationalistes et xénophobes de Navalny pour le discréditer étant donné que le gouvernement de Poutine n’hésite pas à réprimer les migrants et laisser le champ complètement libre aux forces réactionnaires d’extrême-droite et nationalistes quand cela l’arrange.

Navalny représente donc une force politique pro-impérialiste, libérale et, même si cela peut paraître paradoxal, alliée des oligarques et des classes dominantes russes. Ni lui, ni Poutine ne représentent une alternative pour les travailleurs et les classes exploitées. Il s’agit ici essentiellement d’une dispute entre des forces réactionnaires. Même si l’emprisonnement de Navalny est arbitraire et son procès une mascarade, il est clair que pour la classe ouvrière et les secteurs exploités de la société, le renforcement du régime de Poutine ne sera aucunement une garantie contre les plans néolibéraux, l’exploitation et les inégalités. Bien au contraire. Ce qui se pose en Russie c’est donc la création d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière défendant ses intérêts économiques et politiques contre l’arbitraire du régime et contre les courants « oppositionnels », pro-impérialistes et oligarques.




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