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A 50 ans du massacre de Chalvet

14 février 1974 en Martinique : l’Etat Français tue des ouvriers agricoles en grève

Il y a 50 ans, la Martinique est paralysée par les ouvriers agricoles qui font grève pour les salaires et contre les pesticides. Le 14 février 1974, deux ouvriers mobilisés sont tués et massacrés par la gendarmerie. Cette histoire peut éclairer notre présent marqué par la colère agricole et le retour en force des pesticides.

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14 février 1974 en Martinique : l'Etat Français tue des ouvriers agricoles en grève

Le 14 février 1974 à Chalvet, en Martinique, deux ouvriers sont tués et 10 sont blessés par les balles de la gendarmerie. Pendant les funérailles de l’ouvrier agricole gréviste Ilmany Sérier, dit Rénor, tué à 55 ans, le corps torturé et mutilé d’un deuxième ouvrier de 19 ans, George Marie-Louise, est retrouvé sur la plage. Ce massacre a lieu alors que les ouvrier.ères étaient réunis devant l’exploitation d’un grand planteur, descendant d’une famille esclavagiste et propriétaire terrien, caractéristiques typiques de la bourgeoisie martiniquaise. Ce massacre colonial et anti-ouvrier doit être commémoré afin d’armer nos consciences aujourd’hui. Pendant que les Antilles font face au scandale du chlordécone, le gouvernement et la FNSEA se réjouissent de la suspension, le 1er février 2024, du plan Ecophyto limitant l’usage de certains pesticides, pour les beaux yeux de l’agro-business et de ses profits.

L’exploitation des ouvriers agricoles de la banane dans la lignée de l’exploitation raciste et esclavagiste

Aux Antilles, les années soixante et soixante-dix sont marquées par une forte transformation économique. Les fermetures des usines sucrières se succèdent pour laisser place à la domination de la monoculture bananière en Guadeloupe et en Martinique. Cette monoculture, qui tend à épuiser les sols, rappelle les monocultures esclavagistes pendant les prémices du capitalisme. A cette époque, les propriétaires des plantations étaient les maîtres esclavagistes. Ils sont les ancêtres des grands propriétaires terriens des cultures de bananes. Appelés Grands Planteurs ou plus couramment Békés, ces blancs créoles descendant de famille esclavagiste, ont été indemnisés financièrement par l’Etat Français pendant le transfert d’activité entre les usines sucrières et les cultures de bananes dans les années soixante et soixante-dix. Un procédé qui rappelle les indemnisations financières que les familles de maîtres esclavagistes ont reçu suite à l’abolition de l’esclavage.

Ces indemnisations ne sont que le symptôme de la très voyante structure racialo-économique des Antilles où la bourgeoisie descendante de famille esclavagiste décide main dans la main avec l’Etat français des conditions d’exploitation des Antillais.es afro-descendant.es. Les promesses de la République bourgeoise (de la Deuxième à la Cinquième) puis la départementalisation de la Martinique et de la Guadeloupe, n’ont pas aboli le continuum esclavagiste qui structure les dominations sociales, raciale et économique. Dans les années soixante-dix, pendant que l’Etat colonial français se souciait du confort des Békés exploiteurs, les ouvriers agricoles afro-descendants travaillaient dans des conditions sanitaires désastreuses et dans la misère économique. Les ouvriers de la banane sont au contact de produits toxiques sans protection et rémunérés à l’embauche chaque début de journée. Le salaire moyen dans le secteur se situe entre 20 et 29 Francs par jour de travail ce qui est largement inférieur au SMIC de l’époque qui est de 35,46 Francs par jour.

Les « grèves de 74 » : grand moment dans l’histoire des luttes martiniquaises

Une grève des ouvriers agricoles de la banane commence en janvier 1974. Le 17 janvier, dans le nord de la Martinique, les ouvriers de l’habitation Vivé dans le Lorrain se mobilisent à la suite d’un licenciement jugé abusif. Les ouvriers agricoles s’organisent en comités et exigent le paiement des heures supplémentaires, de passer au SMIC, ce qui est leur est catégoriquement refusé par les békés, et l’abandon des produits toxiques dont les pesticides. Les ouvriers agricoles sont à ce titre précurseurs de la lutte contre le chlordécone, pesticide hautement cancérigène utilisé dans les plantations de bananes de 1972 à 1993. Les assemblées générales et les comités d’ouvrier agricole sont à l’avant-garde d’une pratique démocratique et d’une auto-organisation où les femmes ouvrières sont particulièrement présentes à la direction des grèves. Cette présence combative des femmes a ouvert la voie à d’autres figures féminines très importantes comme les ouvrières agricoles Marie-Anne George et Marie Hélène Marthe-dite-Surelly, toutes les deux militantes communistes révolutionnaires et trotskystes à Combat Ouvrier.

En février, cette grève prend de l’ampleur lorsque les ouvriers sont rejoints par de nombreux grévistes d’autres secteurs, de la fonction publique notamment, qui mènent de grandes manifestations à Fort-de-France. Le mouvement est marqué par une grève générale le 12 février 1974, soit deux jours avant la terrible répression sanglante de Chalvet.

Massacre colonial, massacre du capital : les gendarmes tirent sur le piquet de grève des ouvrier.ères agricoles de Chalvet

En février la grève se radicaliselorsque les ouvrier.e.s décident d’étendre la grève, notamment en organisant des marches de travailleurs allant d’habitations en habitations dans le but de mobiliser. Les patrons békés voient bien sûr ces marches d’un très mauvais œil et alertent les autorités qui s’accordent sur une répression en conséquence. Si les ouvriers demandent du pain, ils auront du plomb, tel était l’esprit de la politique de l’Etat colonial Français. Le préfet, Christian Orsetti, en accord avec le Ministre des Départements et Territoires d’Outre-Mer, Bernard Stasi, décide de violemment réprimer le jeudi 14 février une marche pacifique qui se déroule à Basse-Pointe. Deux-cents gendarmes ont été envoyés. Après avoir déjà tiré à balles réelles et sans sommation sur les manifestants désarmés à Fonds Brûlés, ils tirent de nouveau à balles réelles sur les ouvriers du plateau de Chalvet à Basse-Pointe. Au moins une dizaine d’ouvriers blessés racontent que les gendarmes leur tirent dessus alors que certains sont déjà à terre. Un ouvrier agricole, llmany Sérier, dit Renor, 55 ans, est tué par balle. Rénor Ilmany est enterré au Lorrain où des centaines de personnes défilent avec les centrales syndicales mais les mots d’ordre syndicaux sont remplacés par "Orsetti assassin","llmany nous te vengerons" et par des slogans politiques "à bas la répression coloniale, songé l’Algérie, songé l’lndochine, Martinique lévé". La tuerie a renforcé la conscience anti-colonialiste et anti-impérialiste.

Pendant l’enterrement un corps torturé et mutilé est découvert sur une plage de Basse-Pointe non loin de Chalvet. Le corps est celui de Georges Marie-Louise, un jeune ouvrier mobilisé de 19 ans. Cette tuerie a eu pour conséquence de mettre un terme à la grève des ouvriers de la banane. Le protocole de fin de conflit est signé le 19 février avec les syndicats. Les circonstances de la mort de Marie Louise n’ont jamais été élucidées par une enquête officielle. Jusqu’en octobre 1974, plusieurs ouvriers agricoles ou des militants indépendantistes sont arrêtés par les gendarmes. Les poursuites judiciaires se sont par la suite diluées dans des mesures d’amnistie. Le massacre de Chalvet s’inscrit dans une tradition répressive de l’Etat colonial français vis-à-vis des colonies départementalisées aussi dites les Outre-mer. Quelques années avant le massacre de Chalvet, en 1967 en Guadeloupe, pendant un mouvement de grève massif des ouvriers du bâtiment, la gendarmerie réprime une protestation. L’un des leaders du GONG (groupe indépendantiste guadeloupéen créé en 1963), Jacques Nestor, est tué. L’Etat déclare 8 morts. Vingt ans plus tard, en 1985, le secrétaire d’Etat aux Dom-Tom, George Lemoine, parle de 87 morts.

Pour faire vivre cette mémoire ouvrière et anticolonialiste, organisons-nous pour combattre l’agro-business et le gouvernement !

Aujourd’hui encore, les Antilles font face à une répression coloniale à chaque mouvement social comme en 2021 lorsque l’État envoie le GIGN pour réprimer les manifestations contre le pass-sanitaire. Plus récemment, le 12 novembre 2023, une vidéo montre un gendarme s’adresser à des personnes mobilisées sur une propriété agricole en Martinique et dire « C’est grâce à nous que vous avez le RSA ! » dans une impunité coloniale totale. A cette tradition répressive s’ajoute la contamination au chlordécone. L’utilisation de ce pesticide de 1972 à 1993 dans les cultures de bananes en Guadeloupe et en Martinique, malgré les protestations des ouvriers agricoles en 1974 contre l’utilisation des produits toxiques, a provoqué de nombreuses pathologies chez les ouvrier.e.s agricoles. De nos jours, c’est le collectif des Ouvrières et des Ouvriers agricoles empoisonnés aux pesticides, collectif implanté en Martinique, qui demande justice et réparations aux côtés de la population largement contaminée. Les terres et les eaux de la Martinique et de la Guadeloupe sont polluées par le chlordécone. Dans l’indifférence générale, ces deux territoires ont les taux de cancers les plus hauts au monde.

De cette réalité, l’Etat n’en n’a que faire puisque le 2 janvier 2023, la justice impose un non-lieu dans l’affaire judiciaire du chlordécone. Une décision qui n’est que l’apogée d’un mépris bien installé et incarné par Emmanuel Macron, le 1er février 2019, qui dit du chlordécone « il ne faut pas dire que c’est cancérigène ». Cette phrase est une énième illustration de la soumission de l’Etat aux lobbys de l’agro-business obsédé par le rendement à grande échelle et les pesticides. Déjà, en 1990, Yves Hayot, un riche Béké, propriétaires de culture de banane et descendant d’une famille esclavagiste, exige des dérogations pour utiliser le chlordécone interdit cette année-là. Le ministre de l’époque, Henri Nallet, accepte et réalise plusieurs décrets successifs jusqu’en 1993 pour que les Békés épuisent les stocks de chlordécone qu’ils possèdent.

Ces liens entre la bourgeoisie agricole et le pouvoir, se sont dernièrement illustrés dans les négociations entre la FNSEA et le gouvernement de Gabriel Attal pendant le mouvement des agriculteurs en colère. A la direction du mouvement, le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, propriétaire d’une exploitation de 700 hectares et président du groupe industriel Avril, s’est satisfait, avec ses amis du gouvernement, de la suspension du plan Ecophyto le 1er février dernier. La suspension de ce plan visant à limiter l’utilisation des pesticides les plus dangereux fait suite à une campagne de stigmatisation des mesures écologiques menée par le gouvernement de Gabriel Attal. Les ouvriers agricoles et les saisonniers, souvent immigrés, ont été les grands perdants puisque totalement invisibilisés pendant cette colère agricole.

Hommage aux ouvrier.e.s et aux luttes des Martiniquais.e.s : Fos !

La commémoration du massacre de Chalvet doit constituer une mémoire ouvrière et anticolonialiste qui montre le visage de la République coloniale qui agit pour les intérêts de la bourgeoisie agricole que sont les Békés. De ces Grands Planteurs à la FNSEA, ces grands exploitants agricoles agissent selon des intérêts de classe bourgeois qui ne sont pas conciliables avec les intérêts des ouvriers agricoles qui se battent pour leur santé et une vie digne. Face à la colère du monde agricole aujourd’hui, il est important que les petits agriculteurs se rangent du côté de la classe ouvrière qui détient les revendications et les moyens pour changer radicalement le système de production agricole et renverser le capitalisme qui domine, tue et exploite.


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