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Cinéma

A la Berlinale, le soutien de cinéastes à la Palestine s’exprime malgré la répression d’État

Après les césars vendredi dernier, c’est la scène de la Berlinale qui a été samedi soir une tribune de soutien à la Palestine de la part de figures du cinéma. Des paroles qui ont rompu le silence que cherche encore à imposer la classe politique allemande ou française.

Alex Ludo

29 février

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A la Berlinale, le soutien de cinéastes à la Palestine s'exprime malgré la répression d'État

A l’occasion des dernières cérémonies de remise de prix du cinéma et de l’audiovisuel dans le monde, on peine à remarquer les discrets pins d’une main orange sur fond rouge. Porté au revers d’une veste, il s’agit d’un symbole qui appelle au cessez-le-feu à Gaza. Mais lorsque le détail ne suffit pas à attirer l’œil (et les caméras), les voix peuvent aider à trouver le chemin de l’image.

Samedi dernier, la Berlinale, prestigieux festival de cinéma, se clôturait par une cérémonie au cours de laquelle plusieurs cinéastes ont exprimé leur soutien au peuple palestinien. Parmi elle la franco-sénégalaise Mati Diop, affirmant sa « solidarité avec la Palestine » en recevant son ours d’or pour Dahomey. De son côté, Ben Russell récompensé pour Direct Action est monté sur scène avec un keffieh sur les épaules et a dénoncé le « génocide » en cours, avant que Verena Paravel (réalisatrice membre du jury) tourne le dos au parterre pour y laisser lire « cease fire now ».

Mais on retiendra particulièrement le discours de Basel Adra et Yuval Abraham qui ont participé à la réalisation collective israélo-palestinienne de No Other Land, à propos de l’expulsion de Masfer Yatta. Yuval, israélien, Basel, palestinien, réunis pour un film mais que beaucoup sépare sur « leurs terres où ils ne sont pas égaux » dans cette situation « d’apartheid » imposé à Basel privé de vote, de se déplacer librement, dans les territoires occupés de Cisjordanie « comme des millions de palestiniens » – rappelait Yuval Abraham. Quant à Basel Adra, en peine de recevoir ce prix quand ses proches se font « massacrer et massacrer » à Gaza, il a exhorté l’Allemagne à cesser d’envoyer des armes à Israël.

Une déclaration qui a déchaîné une vague de haine, les politiques et médias allemands et israéliens tronquant son discours et calomniant le réalisateur en le taxant d’antisémitisme. En conséquence, Yuval Abraham est désormais la cible de nombreuses menaces de morts, visant également sa famille, et le contraignant à renoncer à son retour en Israël. Nous lui apportons notre soutien et répétons que soutenir la Palestine n’est pas un crime.

Plus généralement, outre Rhin les réactions ne se sont pas faites attendre. Ainsi que le recense Le Monde, un responsable du SPD, Helge Lindh, a déclaré avoir « honte de voir que, dans [son] pays, des gens aujourd’hui applaudissent des accusations de génocide contre Israël ». Kai Wegner, maire de Berlin, a écrit sur X « L’antisémitisme n’a pas de place à Berlin, et cela vaut aussi pour les artistes ». Quant à la ministre de la Culture, Claudia Roth, elle a déclaré à Die Welt « Avec le maire régnant de Berlin, Kai Wegner, et le Sénat de Berlin, qui portent avec nous la responsabilité de la Berlinale, nous allons maintenant travailler sur les événements de la remise de l’Ours. ». Une menace ?

La matraque d’une main, la censure de l’autre

Bien qu’en France nous soyons habitués à la répression et à la criminalisation de tout expression de soutien à la Palestine et de critique d’Israël, outre Rhin l’air n’est pas moins réactionnaire. Depuis le 7 octobre la classe politique allemande s’accorde, de la gauche à l’extrême droite, pour forger une union sacrée pro-israélienne et réprimer tout ce qui s’y oppose, par la force lors des démonstrations de rues, par les dissolutions d’organisations et les perquisitions, ou par la censure en ce qui concerne les évènements culturels et artistiques. Parmi les cas paradigmatiques, on se souvient, lors de la Foire du Livre de Francfort au mois d’octobre, de l’annulation de la remise d’un prix à Adania Shibli, autrice palestinienne, dont le roman dénonce le viol et le meurtre d’une jeune bédouine par des soldats israéliens lors de la Nakba en 1949.

Début janvier, les élus berlinois tentaient d’imposer une clause dite « antidiscriminatoire », afin d’empêcher toute parole solidaire de la Palestine, selon une définition de l’antisémitisme encore une fois assimilé à l’antisionisme (ou quelconque propos critique à l’égard de la politique israélienne), et envisagée comme pivot d’un chantage à la subvention. Bien que retoquée après de vive contestation, comme la pétition de Strike Germany lancée le 8 janvier et signée par un millier d’artistes en appelant au boycott des institutions culturelles (parmi lesquelles la Berlinale), ce projet a secoué les milieux artistiques. Plusieurs ont répondu à l’appel aux boycotts, ont annulé leurs présences et performances en festivals. La Berlinale n’en a pas été exempt bien qu’on ne puisse pas, dans son cas, parler d’un vaste mouvement de boycott. Certains ont tout de même retiré leurs films de la sélection en dénonçant le génocide en cours en Palestine et la complicité du gouvernement allemand.

Notamment le Ghanéen Ayo Tsalithaba qui, retirant son film Atmosphéric Arrivals, a refusé « d’assister en silence à un génocide mondialement approuvé, commis par Israël contre les Palestiniens ». Il a justifié cette décision comme étant une « réponse à la censure et à la répression du gouvernement allemand raciste et fasciste, à son approbation de la violence inqualifiable contre les Palestiniens et à son soutien aux frappes militaires américaines et britanniques sur le Yémen ». Au même moment, le cinéaste Indo-Américain Suneil Sanzgiri, retirait son film Golden Jubilee, en appelant à « soutenir collectivement la lutte des Palestiniens en ne laissant pas notre travail soutenir un pays qui, comme les États-Unis, aide et encourage les crimes de guerre d’Israël, ignore le droit international et demande à toutes les institutions culturelles d’assimiler à tort les critiques du sionisme à de l’antisémitisme ».

En France aussi, vendredi soir, à l’occasion de l’annuelle cérémonie des Césars, quelques lauréats se sont prononcés sur la situation en Palestine, comme Arieh Worthalter (César du meilleur acteur) qui s’est « join[t], comme tant d’autres, à un appel pour un cessez le feu à Gaza ». Kaouther Ben Hania, César du meilleur film documentaire (Les Filles d’Olfa), s’est aussi joint à cet appel, dans une époque où « demander d’arrêter de tuer des enfants devient une revendication maximale ». Une situation « hallucinant[e] » face à laquelle elle appelait à ne « pas se taire » et à « utiliser [sa] notoriété » devant l’horreur du « premier massacre en live screen, en direct, sur nos téléphones, nous le savons, et il faut que ça s’arrête ». Enfin, Gala Hernandez pour le César du meilleur court-métrage documentaire, interpelait le gouvernement, incitant « La France à s’engager concrètement dans des situations telles que celles vécus par le peuple palestinien aujourd’hui ». Par ailleurs, sur le réseau x, la chaine Canal +, propriété de Vincent Bolloré soutien d’Israël, aurait cherché à invisibiliser cette dernière partie de discours de la réalisatrice. Un cut qui ne serait pas anodin…

Ces dynamiques, en Allemagne comme en France, pointes avancées de la réaction pro-Israël, s’inscrivent en tout cas dans le rejet massif du génocide en cours du côté de l’opinion publique. Après les prises de paroles de samedi soir à Berlin et alors que la solidarité devrait continuer de s’exprimer en France, notamment à l’occasion du 8 mars, on peut attendre de la part des dirigeants, ainsi que certains l’ont annoncé, la poursuite de leur politique répressive. Aux artistes qui ont boycotté le festival comme à ceux qui y ont pris la parole, en solidarité avec le peuple palestinien, nous apportons notre soutien face aux calomnies qui assimilent leur propos à de l’antisémitisme et aux menaces dont ils seraient victimes. A Gaza le bilan du génocide s’alourdit de jour en jour, et les projets d’expansion coloniale d’Israël se précisent. Face à cette situation, il est important de rappeler à nos gouvernements complices que nous ne céderons ni le micro, pour pointer du doigt leur responsabilité, ni les rues, pour combattre leurs politiques impérialistes.


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