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« Xi Jinping démission ! »

En Chine, des manifestations profondément politiques ouvrent une crise pour le régime

Par leur caractère profondément politique, les manifestations contre la politique zéro-Covid du gouvernement chinois entamées il y a maintenant une semaine ouvrent une crise pour Xi Jinping qui n’est pas près de se refermer.

Irène Karalis

2 décembre 2022

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Crédits photo : HECTOR RETAMAL / AFP

Cela fait maintenant une semaine que des manifestations ont éclaté en Chine. Par leur caractère national et profondément politique, ces mobilisations ouvrent une crise d’ampleur pour le régime de Xi Jinping.

Une colère grandissante face à la politique zéro-Covid

La Chine est le pays qui a connu les mesures sanitaires les plus strictes durant la pandémie. Durant les divers confinements imposés, la population n’avait le droit de sortir que pour aller se faire tester et se faisait emmener dans des camps d’isolement si elle était testée positive. Aujourd’hui, après une période où l’on a cru la pandémie disparue, les restrictions continuent à être en vigueur pour contrer la vague provoquée par le variant Omicron et les habitants doivent se faire tester tous les deux jours.

Jeudi dernier, à Urumqi, capitale de la province du Xinjiang, un incendie a fait déborder le base. Faisant la mort d’au moins dix personnes, ce drame a mis en cause les restrictions sanitaires en vigueur, et notamment la fermeture des portes du bâtiment qui a empêché les habitants de s’échapper. C’est à la suite de cet incendie que de grosses manifestations ont éclaté dans la ville et dans le reste du pays. Quelques jours plus tard, les autorités ont annoncé l’assouplissement des restrictions, annonçant que les habitants pourraient désormais se déplacer en bus pour faire leurs courses.

Les manifestations ont également suivi la grève débutée à l’usine d’iPhones de Foxconn dans la province de Zhengzhou mercredi dernier contre la politique sanitaire dans l’entreprise et le retard de paiement d’une prime. À Urumqi, Pékin, Shanghaï ou encore Wuhan, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, brandissant des feuilles blanches pour dénoncer la politique zéro-Covid, mais aussi l’absence de libertés politique et d’expression dans le pays. Ces manifestations ont été marquées par une forte radicalité, à l’image de ces manifestants dans le quartier de Haizhu à Guangzhou jetant des bouteilles sur les policiers ou de ces manifestants scandant « Parti communiste démissionne, Xi Jinping démissionne ! »

Le mouvement a rapidement pris une ampleur nationale, en particulier dans les universités. À l’université de Pékin, plusieurs centaines d’étudiants se sont retrouvés pour chanter l’Internationale, quand dans la fac de communication de Nankin, ce sont les paroles de l’hymne national, chantant « Levez-vous, ceux qui ne veulent pas être des esclaves », qui ont été entendues. Selon une liste établie par des internautes, plus de 100 universités ont été touchées par des actions de protestation. Un autre aspect progressiste de la mobilisation est la solidarité, même interethnique, qui a pu s’exprimer. Ainsi, après l’incendie à Urumqi, dans la province du Henan, on a chanté : « Nous sommes tous dans le même immeuble, seulement le feu ne nous a pas encore atteints. Pour le Xinjiang, pour nous, nous ne devrions pas rester silencieux », en soutien aux populations ouïghoures victimes de la politique répressive du gouvernement.

Xi Jinping entre répression et concessions

Face à la mobilisation, Xi Jinping oscille entre répression et concessions. Ce lundi, le chef de la sécurité chinoise a ainsi promis de réprimer les manifestations jusqu’au bout, alors que ces dernières ont été accusées d’avoir été organisées par des « forces étrangères ». Des vidéos montrent clairement la police répliquer face aux manifestants par des tirs de grenades lacrymogènes et arrêter des manifestations. Dans le même temps, des universités ont affrété des cars pour que les étudiants rentrent chez eux et ne participent pas aux mobilisations. Sur les réseaux sociaux, les informations concernant les manifestations semblent avoir été effacées lundi.

Néanmoins, ce mercredi, la vice-Première ministre Sun Chunlan a fait des déclarations allant dans le sens d’un allègement des mesures sanitaires, expliquant que le pays faisait « face à de nouvelles circonstances et de nouvelles tâches à mesure que la virulence du virus Omicron diminue, la vaccination se généralise et l’expérience en matière de prévention et de contrôle s’accroît. » Dans le même sens, le confinement a été levé à Canton, et la ville de Chongqing a annoncé que certains cas contacts pourraient effectuer leur quarantaine à domicile plutôt que dans des centres de quarantaine. Le groupe de recherche ANZ Research interprète cet assouplissement des mesures comme un « signe que la Chine commence à envisager la fin de sa stricte politique zéro Covid », expliquant : « Nous pensons que les autorités chinoises sont en train de passer à une stratégie de “vivre avec le Covid.” »

Vers une nouvelle situation politique dans le pays ?

Partout dans la presse, les manifestations actuelles sont comparées aux manifestations étudiantes de la place Tian An Men en 1989. Wang Dan, un des leaders du mouvement de l’époque, explique : « Ces étudiants, encore une fois en première ligne, ont directement lancé un défi au leader Xi Jinping en appelant à sa démission. C’est un coup dur pour cet empereur qui venait d’obtenir un troisième mandat au 20e congrès du Parti communiste le mois dernier. Ça commence très mal pour lui, et je suis certain qu’il se vengera d’avoir perdu la face. » Il poursuit : « La Chine est entrée dans une nouvelle ère avec ces manifestations dans de nombreuses villes du pays. Elles laisseront des traces en dépit de la répression qui va s’accentuer et je garde espoir [...]. Tout peut arriver, même la chute de l’empereur Xi Jinping. »

De fait, la situation actuelle ouvre une crise importante pour le régime, du point de vue sanitaire en premier lieu. Xi Jinping doit tenir les deux bouts : calmer la colère en faisant des concessions sur le terrain sanitaire et en assouplissant les mesures prises, sans toutefois ouvrir la voie à une vague de contaminations. Or, The Economist écrit : « Notre modélisation, basée sur les prévisions de la vitesse à laquelle les gens sont infectés et guérissent ou meurent, suggère que, si le virus se propageait sans entrave, les infections atteindraient un pic de 45 millions par jour. Environ 680 000 personnes mourraient, même si les vaccins restaient puissants et si toutes ces personnes recevaient des soins. En réalité, les vaccins s’affaiblissent et de nombreuses personnes ne seraient pas soignées. Les besoins en lits de soins intensifs atteindraient 410 000, soit près de sept fois la capacité de la Chine. » Rien ne garantit donc, que la situation sanitaire est sur le point de s’améliorer, bien au contraire.

Or, la situation sanitaire, en plus d’affecter la situation politique et sociale du pays, affecte également la situation économique. Le journal britannique note ainsi également : « Le nombre de vols intérieurs en Chine a diminué de 45 % par rapport à l’année précédente, le fret routier a baissé de 33 % et le trafic dans les métros des villes a chuté de 32 %. Le chômage des jeunes urbains atteint presque 18 %, soit près du double de ce qu’il était en 2018. » De ce point de vue, la politique sanitaire de Xi Jinping est également observée par les investisseurs étrangers, qui, eux aussi, souhaiteraient la fin de la politique zéro-Covid.

De manière générale, la situation ouvre donc une crise importante pour le gouvernement, et le maintien de la politique zéro-Covid malgré ses conséquences économiques et sociales est en train de remettre une idée pilier du régime : celle selon laquelle Xi Jinping serait le seul à pouvoir garantir la prospérité et la stabilité. The Economist écrit encore : « Les mois à venir constitueront la plus grande menace pour son règne depuis son arrivée au pouvoir en 2012 et la plus grande menace pour l’autorité du Parti communiste depuis les manifestations autour de la place Tiananmen en 1989. »

Dans ce contexte, les manifestations, qui n’ont pas dépassé plus de quelques centaines de participants, gagneraient à gagner en nombre mais aussi à provoquer un blocage général du pays, par la jonction avec la classe ouvrière chinoise, qui a montré sa force et son envie d’en découdre lors de la grève à Foxconn. L’approfondissement de la crise du pacte entre le régime et les classes moyennes pourrait pousser les secteurs les plus appauvris des classes moyennes dans la rue, aux côtés des travailleurs du pays sur-exploités et de la jeunesse désillusionnée. Un tel cocktail pourrait être explosif et permettrait de porter des perspectives programmatiques pour en finir avec le régime de Xi Jinping.

En Occident, la presse ne cesse de mettre l’accent sur le caractère inédit de ces manifestations ainsi que sur les revendications qui se cantonneraient à la liberté d’expression, la liberté de la presse et aux droits politiques. Pour la presse des pays occidentaux comme pour leurs dirigeants, il est de coutume de dénoncer le régime chinois, ce grand géant dictatorial et de se réjouir de ce qui pourrait l’affaiblir. Dans un contexte de tensions économiques et géopolitiques importantes avec la Chine, Joe Biden s’est ainsi prononcé pour « le droit à manifester de manière pacifique ». Ce dernier n’a pourtant pas hésité avant de tout mettre en œuvre pour empêcher une grève des travailleurs du rail. En réalité, il n’y a rien à attendre des grandes puissances occidentales qui n’ont jamais exprimé leur intérêt pour le peuple chinois et qui n’ont jamais hésité à profiter de cette main-d’oeuvre bon marché, et en particulier de peuple ouïghour, quand cela les arrangeait. Une émancipation du peuple chinois et de toutes les minorités ethniques opprimées par le régime de XI Jinping ne pourra venir que d’en bas, d’une alliance des classes populaires avec celles de la région, et en aucun cas de l’alliance avec l’impérialisme.


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