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Guerre en Ukraine

La fin de la « lune de miel » entre la Pologne et l’Ukraine ?

Le 20 septembre, la Pologne a annoncé la suspension des livraisons d’armes à l’Ukraine, avant de se rétracter. Les tensions entre l’Ukraine et celle qui est parmi ses principaux soutiens dans l’Union européenne sont exacerbées par la question des exportations agricoles, fragilisant le camp de l’OTAN.

Antoine Weil

25 septembre 2023

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La fin de la « lune de miel » entre la Pologne et l'Ukraine ?

La déclaration a fait l’effet d’une onde de choc en Europe et dans toute l’OTAN. Le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, chef du gouvernement polonais, a annoncé mercredi 20 septembre la suspension des livraisons d’armes à l’Ukraine, afin de privilégier « la modernisation et l’armement rapide de l’armée polonaise ». Les tensions entre l’Ukraine et la Pologne, l’un de ses principaux fournisseurs d’armes, se sont aiguisées ces derniers jours autour des mesures que l’UE avait prises pour faciliter l’exportation de produits agricoles ukrainiens qui, selon les autorités polonaises, pénaliseraient l’économie polonaise.

Depuis, la Pologne a tenté de faire retomber la pression. Le porte-parole du gouvernement Piotr Müller a voulu préciser que cette décision ne concernait que « les livraisons de munitions et d’armements convenues antérieurement » quand le président polonais Andrzej Duda semble avoir recardé son premier ministre, déclarant : « Les paroles [de Mateusz Morawiecki] ont été interprétées de la pire manière qui soit. A mon avis, le Premier ministre voulait dire que nous ne transférerons pas à l’Ukraine le nouvel armement que nous sommes en train d’acquérir pour moderniser l’armée polonaise ». Les officiels polonais ont dans le même temps confirmé que le matériel occidental à destination de l’Ukraine continuerait à être acheminé via l’aéroport de Rzeszow, à partir duquel transite l’essentiel des armements et des ressources transmises à l’Ukraine par l’Otan et l’UE. Un revirement de la Pologne qui pourrait être dû à des pressions de la part du reste de l’alliance atlantique, mais qui ne doit pas masquer une montée en tension inédite entre les deux alliés.

La question des exportations céréalières

Les propos du Premier ministre polonais surviennent en effet après une semaine de déclarations hostiles entre les dirigeants des deux pays. Ainsi, le Président polonais a déclaré devant des journalistes que l’Ukraine ressemblait à « quelqu’un qui se noie et qui se raccroche à tout ce qu’il trouve. Une personne qui se noie est extrêmement dangereuse, elle peut vous entraîner – et noyer celui qui tente de la sauver ».

D’autre part, dans son discours aux Nations Unies, Zelensky a visé la Pologne en rappelant que la Russie « se sert du prix des aliments (…) comme d’une arme » et que certains pays « feignent la solidarité en soutenant indirectement la Russie ».

Au cœur de la discorde se trouve la question de l’exportation des céréales ukrainiens. Comme nous l’expliquions en avril dernier, pour contrer l’embargo et le blocage des ports de la Mer Noire par la Russie, en 2022 l’Union européenne a autorisé l’Ukraine, qui est l’un des principaux exportateurs agricoles au monde, à exporter ses céréales via son territoire, notamment à travers le territoire de ses voisins d’Europe de l’Est, en étant exonéré de taxes et de droits de douane. Or, un an plus tard certains Etats européens frontaliers de l’Ukraine annoncent que cette mesure temporaire a affecté leurs propres producteurs agricoles étant donné qu’une partie des produits agricoles ukrainiens, moins chers, destinés à l’exportation a finalement atterri sur les marchés locaux. Ainsi, en avril 2023, la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Pologne annoncent mettre fin à cette mesure et bannir les céréales ukrainiennes dans leur territoire. Pour trouver un compromis, l’Union européenne a fini par suspendre l’application de la mesure dans ces pays jusqu’au 15 septembre.

C’est donc à l’approche de la date d’échéance de cet accord que les tensions entre Pologne et Ukraine ont gagné en intensité, la Pologne refusant toujours l’accès de son territoire aux céréales ukrainiens. Lorsque le 15 septembre l’Union européenne a levé les restrictions, la Pologne, tout comme la Hongrie et la Slovaquie ont annoncé qu’elles ne les respecteraient pas. En retour, l’Ukraine a adressé un recours contre ces pays, avec lesquels elle partage une frontière importante, devant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). La discorde dépasse donc la seule Pologne, et s’étend à d’autres pays forts d’une histoire commune et de rivalités avec l’Ukraine, même si le cas polonais est plus significatif en raison de la place que l’Etat occupe dans l’alliance atlantique.

Un différend accentué par l’approche d’élections en Pologne

Comme nous l’expliquions déjà en avril dernier, l’attitude du gouvernement polonais n’est pas étrangère aux élections législatives, prévues pour le 15 octobre, et pour lesquels le parti d’extrême-droite au pouvoir espère être reconduit. Pour ce faire, le parti Loi et Justice (PiS), veut protéger l’électorat rural et agricole qui constitue une part importante de son électorat, quitte à utiliser l’arrivée de produits ukrainiens comme une distraction pour dissimuler sa responsabilité dans la situation économique de certains secteurs de la population. A cela il faudrait ajouter le fait que certains capitalistes polonais proches du pouvoir auraient eux-mêmes profité de l’arrivée de ces produits agricoles ukrainiens moins chers.

Aussi, l’accrochage entre les deux Etats rappelle que, malgré leur engagement commun dans la guerre contre la Russie, des divergences d’intérêts persistent. Outre les désaccords économiques, les deux Etats ont des différents politiques anciens, notamment attisés par la reconnaissance officielle de figures collaborationnistes nazies par l’Ukraine à partir de 2014, comme celle de Stepan Bandera, responsable de massacre de Juifs et de Polonais pendant la Seconde Guerre Mondiale.

A cela il faut ajouter la pression que des organisations d’extrême-droite font sur le gouvernement, le poussant à adopter une attitude moins « bienveillante » à l’égard de l’Ukraine. C’est le cas du parti d’extrême-droite Confédération qui la semaine dernière a organisé une manifestation devant l’ambassade ukrainienne à Varsovie dénonçant « l’ingratitude » de Kiev à l’égard de la Pologne. Ce parti pourrait arriver troisième aux élections législatives du 15 octobre et certains analystes craignent qu’il devienne un « faiseur de roi ».

En somme, si la Pologne contribue largement au soutien militaire en Ukraine, ayant fourni selon le site d’information militaire Oryx « 470 véhicules blindés de combat (AFV), dont plus de 300 chars et quelque 110 canons automoteurs et lance-roquettes multiples, parmi d’autres types d’armes », cet épisode rappelle qu’elle le fait avant tout pour servir ses objectifs d’empêcher un renforcement de la Russie.

Les incertitudes de la guerre sèment des doutes au sein de l’OTAN

Entamé dès le printemps dernier, ce différent pourrait laisser des traces au sein du camps occidental et pro-ukrainien. La menace que constituent les céréales ukrainiens pour le secteur agricole polonais a notamment conduit le ministre de l’agriculture polonais a remettre en cause le soutien à l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne, prévenant que « si des instruments adéquats ne sont pas construits » pour le marché agricole, « la Pologne s’opposera à ce que l’Ukraine entre dans l’UE ». Un signal qui indique que l’objectif porté par les secteurs les plus résolus du camp occidental de procéder à une intégration rapide de l’Ukraine, comprend plusieurs obstacles. Outre le cas de la Pologne, la Hongrie, également touchée par le litige céréalier, pourrait s’opposer avec plus de force encore à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Autant d’éléments qui soulignent les divergences au sein du camp pro-Ukraine, et l’effritement de l’unité au sein de l’OTAN à mesure que la guerre se poursuit.

Si la situation entre la Pologne et l’Ukraine reste changeante, et qu’on ne peut prévoir comment aboutira le conflit sur les céréales après les déclarations tonitruantes du Premier ministre polonais et son refus de lever ses mesures protectionnistes, ce qui est certain c’est que cet incident affaiblit l’Ukraine. Il survient alors que l’offensive de printemps tant annoncée peine pour l’instant à obtenir des résultats tangibles, et que les déclarations occidentales sont moins assurées qu’auparavant, comme l’a montré Biden aux Nations Unies, dont le discours était marqué par une volonté de discuter avec les Etats du « Sud global » des thématiques que ces derniers veulent mettre en avant, loin d’un discours martial et centré sur la guerre en Ukraine de 2022. Un changement de ton qui rappelle que, si les résultats militaires ne suivent pas, l’option prise jusqu’ici par les Etats impérialistes de défense inconditionnelle de l’Ukraine pourrait évoluer.


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