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Témoignage

Yacouba, Bouba, Karim et Ibrahim : portraits de grévistes sans-papiers des chantiers des Jeux olympiques

Le 17 octobre dernier les travailleurs sans-papiers du chantier de l’Arena se sont mis en grève pour leur régularisation, contre leurs conditions de travail et la loi immigration autour du mot d’ordre “pas de papiers, pas de JO”. Quatre grévistes racontent cette lutte.

Manon Chaïbou


et Prisca Rahari

13 novembre 2023

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Yacouba, Bouba, Karim et Ibrahim : portraits de grévistes sans-papiers des chantiers des Jeux olympiques

Yacouba, Karim et Bouba sont peintres en bâtiment, et Ibrahim est poseur de vitres. Originaires du Mali et de Gambie, ils ont tous quitté leur pays il y a plusieurs années. Depuis leur arrivée en France, ils travaillent sous alias, c’est-à-dire en utilisant le titre de séjour de quelqu’un d’autre, et enchaînent les emplois sur différents chantiers, notamment sur ceux des jeux olympiques.

Exploités par leurs employeurs successifs, ils se battent pour obtenir un titre de séjour. Après une grève de quelques heures sur le chantier des Jeux Olympiques de l’Arena à Porte de la Chapelle, ils ont fait plier leurs employeurs et obtenu des documents indispensables à leur régularisation. Aujourd’hui, ils prennent la parole pour raconter leur lutte et dénoncer l’offensive raciste portée par la loi immigration.

RP : Mardi 17 octobre, vous avez lancé une grève sur le chantier des JO de l’Arena, qu’est ce qui a motivé votre grève et comment vous êtes-vous organisés ?

Ibrahim : Sur les chantiers on est beaucoup à être sans-papiers mais habituellement les travailleurs n’en parlent pas entre eux. On a besoin des cerfas et des attestations de concordances pour tenter de se régulariser à la Préfecture, c’est l’employeur qui peut donner ces documents alors c’est ça la revendication principale contre les patrons.

Yacouba : Pour mobiliser les travailleurs, on a commencé à tracter il y a un an déjà avec les gilets noirs, dans beaucoup de chantiers du Grand Paris. On a donné le tract à tous les gens, on a expliqué notre plan, qu’on allait demander les papiers et tout ça. Si tu étais intéressé, tu avais les explications sur le papier et l’adresse pour discuter et s’organiser. L’objectif de cette grève c’était pas seulement de régulariser ceux qui travaillent dans ce chantier, mais aussi de régulariser d’autres sans-papiers venus en soutien.

Dès que l’entreprise a compris qu’on s’organisait pour la grève, ils ont commencé à nous virer.

Bouba : Ca faisait 9 mois qu’on était au courant et qu’on préparait la grève. A partir de ce moment, notre entreprise a commencé à comprendre qu’on s’organisait. Les patrons ont commencé à virer les gens. Moi-même j’ai été viré. Mon employeur s’est soudainement rendu compte que ce n’était pas moi sur les papiers que j’avais donné. J’ai essayé de me défendre, je suis parti voir les syndicats, ils ont envoyé des courriers à l’employeur pour demander le certificat de concordance pour travailler en mon nom propre. L’employeur a refusé.

Yacouba : Ca n’a pas été facile de mobiliser les travailleurs. Certains pensaient que si la grève n’avait pas lieu sur leur lieu de travail, ils ne pourraient pas être concerné par la grève qui se passe sur un autre chantier. Les travailleurs avaient peur d’aller sur le piquet de grève, parce qu’ils travaillent avec des sous-traitants et avec des boîtes d’intérim qui les envoient sur plusieurs chantiers différents. S’ils se déclarent en grève dans un chantier autre que leur lieu de travail, ils sont réprimés, exclus. Ils perdent leur travail alors qu’ils ont le droit de faire grève sur leur lieu de travail ou ailleurs. Une fois que le patron comprend qu’ils vont se mobiliser, comme ils savent qu’ils sont sans-papiers, ils seront pistés par les patrons qui va finir par les licencier.

Beaucoup de personnes nous disaient aussi qu’elles avaient peur d’aggraver leur situation si elles faisaient grève. Les autres travailleurs nous disaient : « si j’arrête le travail, si demain je n’ai pas de boulot, je perds mon logement, je risque de dormir dehors, j’ai une famille à nourrir. Je ne serais pas payé, mais en plus si la grève dure plus d’un jour, je serai licencié  ». Beaucoup de personnes nous disaient ça. Mais on a essayé de rassurer les gens en passant par les collectifs, en expliquant aux travailleurs qu’ils ont le droit de faire grève comme tous les autres travailleurs et que les syndicats peuvent les soutenir.

Beaucoup de personnes nous disaient aussi qu’elles avaient peur d’aggraver leur situation si elles faisaient grève. Les travailleurs nous disaient : « si j’arrête le travail, demain si je n’ai pas de boulot, je perds mon logement, je risque de dormir dehors, j’ai une famille à nourrir.

Bouba : On s’attendait à ce que la grève soit beaucoup plus longue. Un mois, deux mois peut-être. Mais puisque c’est un chantier des JO, ils ne peuvent pas prendre de retard. Ils ne peuvent pas se permettre de jouer le pourrissement de la grève vu les délais qu’ils doivent respecter. Alors ils ont lâché très vite. Au bout d’une journée seulement on a réussi à signer un accord.

RP : Avec les CERFAs et les attestations de concordances, vous allez pouvoir être régularisés ?

Yacouba : Maintenant qu’on a les CERFAs et les attestations de concordance, on peut déposer un dossier de régularisation à la préfecture, avec nos preuves de présence en France et nos preuves de travail.

Là, on est en attente de ces rendez-vous en Préfecture. Ce sont les syndicats et les patrons qui vont s’occuper de ça parce que c’est très long d’avoir un rendez-vous individuellement.

Pour les camarades sans-papiers qui n’étaient pas des travailleurs du chantier, une délégation de soutien est allée négocier avec la mairie ensuite pour avoir des rendez-vous.

Il n’y a pas de régularisation systématique. C’est pour cela que notre revendication c’est pas seulement les cerfas et les rendez-vous à la Préfecture, c’est la régularisation massive de tous les sans-papiers.

Il n’y a pas de régularisation systématique. C’est pour cela que notre revendication c’est pas seulement les cerfas et les rendez-vous à la Préfecture, c’est la régularisation massive de tous les sans-papiers.

Karim : Même si on remplit toutes les conditions et qu’on a tous les documents, il y a un risque que la Préfecture refuse des titres. On a déjà vu des cas de grévistes demander ensemble mais certains se faisaient rejeter. La Préfecture a ce pouvoir-là de refuser des titres de séjour même si tous les documents sont prêts.

Il n’y a pas de régularisation systématique. C’est pour cela que notre revendication c’est pas seulement les cerfas et les rendez-vous à la Préfecture, c’est la régularisation massive de tous les sans-papiers.

RP : En tant que travailleurs sans-papiers, pourquoi c’est primordial d’être régularisé ?

Karim : Quand tu es sans-papiers, le patron il le sait et il s’en sert pour t’exploiter. Déjà tu n’as quasiment jamais de contrat, alors il peut te virer quand il veut. Moi depuis que je suis arrivée en France, j’ai eu un seul contrat de six mois, en 10 ans.

Bouba : La vie des travailleurs sans-papiers c’est compliqué. Si tu arrives 10 minutes en retard à cause des transports ils te renvoient à la maison. Quand tu as des contrats, que tu es vraiment embauché on te fait pas ça.

Aussi, nos arrêts maladie ne sont pas pris en compte car on a pas d’accès à la sécurité sociale alors que c’est un droit pour les travailleurs. Dans le bâtiment, il y a beaucoup d’accidents au travail. Des gens qui tombent parce que les échafaudages ne sont pas bien sécurisés. Ou des gens qui tombent dans les escaliers ou des échelles. Ou parfois il y a du matériel qui tombe des échafaudages et s’il y a quelqu’un en bas il peut être blessé.

Quand les travailleurs sans-papiers se blessent, ils perdent le travail, ils n’ont pas de titre, ils ne savent pas comment ils peuvent vivre.

Quand tu es travailleur sans-papiers, le patron le sait et il s’en sert pour t’exploiter.

Yacouba : Parfois l’employeur t’envoie pour rien sur un chantier et tu perds une journée de travail. On ne nous donne pas de matériel de sécurité. Moi ça fait bientôt 5 ans que je travaille dans le BTP, et tout ce qu’on m’a donné c’est une veste, un casque et deux T-shirts, en 5 ans. Même pas de pantalon, pas de lunettes, même pas de gants.

On travaille dans le bâtiment et le patron ne nous donne pas de matériel de sécurité. Les vêtements, les chaussures de sécurité, les gants, j’ai dû tout acheter moi-même. Si tu dis que tu ne peux pas acheter, le patron te dit tant pis pour toi, tu rentres à la maison.

Karim : Dans mon travail il y a beaucoup de maltraitance, surtout par rapport au salaire, je ne gagne pas beaucoup d’argent. Je gagne 65 euros par jour, pour 8h de travail. Et même au niveau de la sécurité, le patron ne nous fournit pas beaucoup de choses. Les vêtements, les chaussures de sécurité, les gants, j’ai dû tout acheter moi-même. Si tu dis que tu ne peux pas acheter, le patron te dit tant pis pour toi, tu rentres à la maison.

On est pas reconnu comme d’autres travailleurs : on a pas de congés, on est lié par le travail parce qu’on en a besoin pour survivre, comme tout le monde, mais aussi pour se régulariser un jour.

Les patrons savent qu’on est sans-papiers, alors ils savent qu’ils peuvent nous exploiter plus. On doit travailler 2 à 4 fois plus que les autres sinon on subit une grosse répression.

RP : La loi immigration est de nouveau en discussion au Parlement. Une disposition concerne un titre métier en tension, qui permettrait aux travailleurs des secteurs qui ont des difficultés à recruter d’être régularisés, qu’en pensez-vous ?

Yacouba : Les métiers dans lesquels on travaille sont en tension tous les jours. Ils ont du mal à recruter parce que c’est le sale boulot qui fait que la majorité des personnes refusent de travailler là-bas.

Ce titre métier en tension c’est du mépris, c’est pour exploiter les travailleurs sans-papiers et faciliter l’exploitation des travailleurs sans papiers par les patrons.

On n’a pas besoin de cette loi. Une fois que les personnes sont sur le sol, il faut trouver un moyen de garantir la sécurité et la libre circulation de toutes ces personnes.

Le titre métier en tension proposé dans la loi immigration c’est du mépris, c’est pour exploiter les travailleurs sans-papiers et faciliter l’exploitation des travailleurs sans papiers par les patrons.

Ibrahim : J’ai vu cette proposition, pour avoir ce titre, il faut travailler dans un secteur en tension et Darmanin a dit qu’il fallait ramener 8 fiches de paie et être depuis trois ans sur le sol français c’est ça ? Ben c’est le même problème, les gens qui n’ont pas de papier, comment ils vont ramener 8 fiches de paie ? Et attendre trois ans en situation irrégulière c’est trois ans d’exploitation aussi !

Karim : On pense que c’est une arnaque, que ça sera pire. Que quand ils parlent de mesure favorable pour les travailleurs, on n’y croit pas. Dans la loi, ils parlent de l’intégration. Mais une personne qui n’a pas de titre de séjour, qui n’a pas tous ces droits, ne peut pas s’intégrer. Si une personne n’a pas de titre, je ne vois pas comment il pourrait s’intégrer plus dans les différents secteurs en tension.

Bouba : En plus si le patron n’a plus besoin de toi, même dans un métier en tension il va te virer et tu ne pourras pas renouveler ton titre. Ils voudront peut-être bien nous régulariser quand ils ont besoin de nous, mais après on va se faire jeter sans pouvoir renouveler.

Pour la régularisation et contre la loi immigration : le mouvement ouvrier doit réagir !

Si Bouba, Karim, Yacouba, Ibrahim et leurs camarades ont obtenu une première victoire face aux sous-traitants du chantier avec la délivrance des cerfas et des attestations de concordance, la bataille de ces travailleurs sans-papiers continue face à la préfecture pour que tous les travailleurs du piquet de grève obtiennent leur régularisation.

En outre, les grévistes du 17 octobre entendent élargir la régularisation à l’ensemble des travailleurs sans-papiers des Jeux olympiques. Une délégation composée de représentants des travailleurs sans-papiers grévistes, de Gilets Noirs et de la CNT SO a ainsi exigé de l’établissement public chargé de la réalisation des chantiers des jeux olympiques, la SOLIDEO, une régularisation massive de tous les travailleurs des chantiers . De cette manière, les travailleurs veulent surmonter la difficulté que représente le recours à la sous-traitance qui multiplie les employeurs sur un même chantier.

Alors que le gouvernement, en charge de l’organisation des Jeux, et les donneurs d’ordre savent pertinemment qu’une immense proportion de travailleurs du secteur du bâtiment sont sans-papiers, la SOLIDEO a refusé en affirmant que la régularisation de ces travailleurs ne s’appliquait pas.

Cette lutte pour la régularisation est aussi une lutte contre la loi immigration. Les débats sur la loi se sont ré-ouverts dans un contexte de criminalisation du soutien à la Palestine, qui permet une offensive violente contre les populations immigrées. Les amendements votés par le Sénat assument ainsi cette surenchère raciste.

Face à cela, le mouvement ouvrier dans son ensemble doit investir la lutte pour le retrait de ce projet de loi et se battre pour arracher la régularisation sans condition de tous les sans-papiers.


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