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Société

A 10 ans de la révolte des banlieues

Impunité pour les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna

Flora Carpentier Dix ans après la mort tragique des deux adolescents Zyed et Bouna dans une course-poursuite avec la brigade anti-criminalité (BAC) à Clichy-sous-Bois, la décision rendue par le tribunal correctionnel de Rennes ce lundi 18 mai est l’aboutissement d’un scandale judiciaire qui montre une nouvelle fois de quel côté se situe la justice. Accusés de « non assistance à personne en danger », les deux policiers mis en cause ont été tout simplement relaxés, au motif qu’ils n’auraient pas eu conscience du péril. Cette décision revient à ignorer de but en blanc la parole des victimes, ainsi que leurs nombreux témoignages et preuves, pour ne tenir compte que des seules dénégations de deux agents de l’Etat que tout accuse.

vendredi 22 mai 2015

De Malik à Rémi, Zyed et Bouna… la police assassine en toute impunité

La relaxe des policiers responsables de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré révèle une fois de plus l’impunité complète dont jouissent les forces répressives pour pratiquer les contrôles au faciès quotidiens, insulter, violenter, mutiler et jusqu’à tuer les jeunes de nos quartiers, tout comme ceux qui osent contester l’ordre établi. Cette décision de justice est une violence de plus envers les familles des victimes et leur ami Muhittin qui a survécu à l’électrocution le soir du 27 octobre 2005. C’est une violence aussi pour les proches de toutes les victimes de violences policières et ceux qui les soutiennent dans leur combat, de Malik Oussékine à Rémi Fraisse, en passant par Wissam El Yamni, Amine Bentounsi, Ali Ziri, Lamine Dieng, Pierre Cayet et tant d’autres.

Tout le procédé judiciaire qui a permis que des policiers meurtriers restent impunis pendant près de dix ans est un véritable scandale[1], à commencer par l’engourdissement de la justice pendant une décennie malgré la lutte acharnée des familles de victimes, mais aussi pour le chef d’inculpation dérisoire et individualisé de « non assistance à personne en danger », et qui malgré cela a abouti à une relaxe pure et simple des inculpés. Mais ce n’est pas un fait nouveau. Comme dans tous les cas de crimes policiers, c’est l’impunité qui règne, tandis que pour les victimes, c’est toujours plus de stigmatisation et de criminalisation.

Des réactions et un traitement médiatique tout aussi scandaleux

A l’image du procès qui n’a pas hésité à laisser planer l’idée selon laquelle les deux adolescents avaient pu commettre une« infraction » (alors que la suspicion de vol sur un chantier avait été démentie le soir même du drame, et quand bien même ça aurait été le cas…), les réactions scandaleuses ne se sont pas fait attendre. Elles s’inscrivent dans la continuité de l’abjecte criminalisation des victimes, qui sont traitées depuis le début comme de vulgaires délinquants, tels que les avaient qualifiés Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le lendemain de leur mort.

Ainsi, le député UMP et maire de Nice Christian Estrosi a témoigné de sa compassion envers les policiers « qui ont perdu dix ans de vie professionnelle », ajoutant que « les familles n’ont qu’à éduquer leurs enfants et faire en sorte qu’ils ne soient pas des délinquants ». Côté famille Le Pen, la fille Marine a estimé que « justice a été rendue », tandis que sa nièce Marion tweetait : « Ce verdict prouve que la racaille avait bien mis la banlieue à feu et à sang par plaisir et non à cause d’une bavure policière ». Ses propos sont très révélateurs de la finalité ultime du procès : condamner définitivement la révolte des banlieues et remettre une couche de stigmatisation sur ses habitants.

Quant aux larmes de crocodile du PS, qui s’est dit solidaire des familles de victimes, elles ne nous laissent pas dupes. Car en dernière instance, le gouvernement est bien responsable de ce jugement scandaleux et éminemment politique, à la faveur de ses agents de répression et de son maintien de l’ordre établi.

Partout en France, des hommages aux victimes et l’expression d’une colère collective

Ce lundi 18 mai, la colère était palpable face aux tribunaux de plusieurs villes de France où s’étaient rassemblées des centaines de manifestants, pour rendre hommage à Zyed et Bouna et contester la relaxe des policiers. Devant le Tribunal de Grande Instance de Bobigny, les témoignages revenaient sur les circonstances dramatiques de leur mort le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, qui avait déclenché la révolte des banlieues trois semaines durant dans plus de 300 villes françaises. Trois semaines pendant lesquelles la jeunesse la plus opprimée du pays n’avait pas seulement brûlé des voitures et des établissements publics, mais s’était aussi affrontée directement aux forces de répression déployées en puissance pour écraser le mouvement, alors que le gouvernement Villepin avait déclaré l’état d’urgence comme pendant la sale guerre d’Algérie.

Zyed Benna et Bouna Traoré, tout juste âgés de 17 et 15 ans, fils d’éboueurs de la Ville de Paris, l’un arabe, l’autre noir, n’étaient qu’un exemple parmi tant de milliers d’autres, de cette jeunesse issue de l’immigration travailleuse qui subit au quotidien le chômage et la précarité, les mauvaises conditions de logement et d’éducation, le racisme et la stigmatisation, les contrôles au faciès et la violence policière, l’exclusion et l’absence de perspectives. Ce sont ces milliers de jeunes qui, s’identifiant à la mort tragique de Zyed et Bouna, ont laissé exploser leur colère en 2005, et continuent à réclamer que justice soit faite, à l’instar de leurs frères et sœurs de classe qui, à Ferguson, Baltimore ou Ayotzinapa, se battent contre la même violence d’Etat - systémique - qui assassine aux quatre coins de la planète.

Le 27 octobre 2005, le crime imputé à Zyed, Bouna et Muhittin : avoir pris la fuite

Comment supporter, pour Muhittin Altun, seul rescapé de l’électrocution, de s’entendre reprocher encore une fois au cours du procès, d’avoir pris la fuite avec ses amis le soir du 27 octobre 2005. Car aux yeux des policiers et de la justice, un jeune qui court à la vue d’une voiture de police, c’est un délinquant qui a quelque chose à se reprocher, et c’est ainsi qu’ils justifiaient une énième fois la course-poursuite mortelle à l’encontre des trois adolescents.

Pourtant, la réalité des faits est tout autre. Ce 27 octobre au soir, on est en plein Ramadan. Pour les jeunes, il est temps de mettre fin à leur match de foot et rentrer chez eux, être ponctuels pour la rupture du jeûne. La faim et la soif se font sentir, et leur famille les attend. Mais ce soir, Zyed et Bouna ne rentreront pas. Alors qu’ils empruntaient un chemin de traverse au milieu d’un chantier, un appel téléphonique les signale au commissariat. Soupçon de vol à l’appui, une voiture de la BAC est immédiatement envoyée sur les lieux. A la vue du bolide, les trois adolescents sont pris de panique. Car ils connaissent la violence des contrôles de police dans les quartiers, et savent pertinemment qu’on ne sait jamais comment ça peut finir. Alors ils se mettent à courir. « Si les ‘civils’ m’attrapent, mon père il m’envoie au bled, en Tunisie », lâche Zyed.

En l’espace de quelques minutes, cinq voitures de la BAC ont été envoyées à leur poursuite, en plus de la dizaine d’agents à pied, le tout pour coincer trois jeunes qui n’ont absolument rien fait. L’un des deux policiers inculpés par la suite, Sébastien Gaillemin, les a repérés :« Ils sont en train d’enjamber pour aller sur le site EDF. Il faudrait cerner le coin ». Au central radio, la deuxième inculpée, Stéphanie Klein, lui demande de répéter.« Oui, je pense qu’ils sont en train de s’introduire sur le site EDF. Donc il faudrait ramener du monde, qu’on puisse cerner un peu le quartier quoi. Ils vont bien ressortir ». Puis il ajoute cette phrase cynique qui vaudra l’accusation de non assistance à personne en danger : « En même temps, s’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau ». Mais personne, ni au commissariat ni parmi les policiers dépêchés sur le terrain, ne s’inquiète de la vie des jeunes en fuite. A ce stade, les trois adolescents n’ont plus qu’une obsession, que la course-poursuite se termine, échapper coûte que coûte aux policiers en furie. A tel point qu’ils ne perçoivent plus les autres dangers, et décident de se réfugier dans un transformateur EDF. Entre temps, vingt minutes se sont écoulées, et les baqueux ont quitté les lieux. Un arc électrique se forme entre les trois jeunes, propulsés hors de terre par une décharge de 20.000 volts. Toute la ville de Clichy-sous-Bois est plongée dans le noir. Les corps de Zyed et Bouna retombent, inertes. Muhittin, brûlé à 2000 degrés, les vêtements collés à la peau, trouve la force de retourner à la cité du Chêne Pointu, chercher des secours. Les grands frères de la cité accourent. Ce sont eux qui appellent les pompiers. Les minutes passent, semblent des heures, mais il est déjà trop tard, Zyed et Bouna ne pourront être sauvés.

Les visages se remplissent de larmes. Dans le quartier, la nouvelle tragique se répand comme une trainée de poudre, un choc qui dès le lendemain embrasera le Chêne Pointu et les cités alentours, avant que la colère ne se propage dans les banlieues de nombreuses villes de France.

Dix ans après les faits, le jugement insultant qui vient d’être prononcé ne fait que confirmer que la situation ne s’est arrangée ni dans les quartiers, ni du côté de la justice qui reste au service d’un Etat répressif et violent. Car les « bavures policières » n’en sont pas. Bien au contraire, la mort de jeunes des quartiers et de manifestants aux mains des forces répressives ne sont que le produit d’une violence d’Etat au service d’une démocratie qui ne nous représente pas. Seul un mouvement d’ampleur, qui rassemble la jeunesse opprimée des quartiers, les étudiants et les travailleurs organisés pourra permettre de renverser ce système dont la violence extrême n’a que faire des millions de vies qu’il opprime et exploite au quotidien.

21/05/2015


[1] Pour plus de détails sur le traitement judiciaire, se référer à l’article de Mediapart « Mort de Zyed et Bouna : comment le tribunal s’en est remis à la seule parole des policiers », 20/05/15.




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