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Asie centrale

Conflit Kirghizistan-Tadjikistan. Sur fond de perte d’influence russe, vers un embrasement de la région ?

Des affrontements ont eu lieu à la frontière des deux pays ex-soviétiques. Chaque partie se rejette la faute, et une escalade est à craindre dans un contexte d’affaiblissement de la puissance diplomatique russe et d’une montée de l’influence de la Chine en Asie centrale.

jeudi 22 septembre

Crédits photo : AFP

Des heurts ont eu lieu à la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan, deux pays de l’ex-bloc soviétique. Si de tels affrontements sont monnaie courante depuis la chute de l’URSS (les derniers en date ont eu lieu en avril 2021), le contexte des difficultés russes en Ukraine, conjugué à la volonté chinoise de renforcer son emprise en Asie centrale, pré-carré historique de la Russie, font craindre un renforcement du conflit frontalier. Les affrontements ont eu lieu en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai en Ouzbékistan.

Contexte des affrontements

Les deux alliés historiques de la Russie, dont les frontières ont été dessinées dans un but de morcellement des communautés ethniques des deux pays, sont aux prises au moment même où deux autres pays de l’ancien bloc, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, s’affrontent eux aussi le long de leurs frontières. Un parallèle direct entre les deux situations serait hasardeux, au vu de la différence des situations, ainsi que le relatif désintéressement de l’Occident vis-à-vis du conflit tadjike-kirghize. Cependant, les deux conflits s’inscrivent dans un moment où la Russie, qui subit des revers en Ukraine, peut difficilement mobiliser son influence pour apaiser les conflits dans son pré-carré.

Tous ces éléments présagent d’une recomposition rapide des données géopolitiques en Asie centrale, la Chine plaçant ses pions dans une zone historiquement dominée par la Russie. Pour preuve, l’aval implicite du Kremlin pour la construction d’une nouvelle ligne de chemin de fer stratégique (CKU) qui relierait l’Ouzbékistan à la Chine en passant par le Kirghizistan, et connectant les pays d’Asie centrale à l’Iran et à la Turquie, supplantant la vieille ligne russe datant de 1880 qui relie la Mer Caspienne à Samarcande. Une seconde ligne est à l’étude, reliant l’Ouzbékistan au Pakistan et via l’Afghanistan. Pour The Economist, « il y a de fortes chances qu’aucun des deux projets ne soit mené à bien. Mais si l’un d’entre eux l’est, ce sera un pas en avant pour que la région soit mieux connectée au monde et moins dépendante de la Russie. »

De fait, le Kirghizistan semble peu à peu vouloir se dégager du giron russe ; le nouveau président kirghize, Sadyr Japarov, affiche ouvertement sa volonté d’un rapprochement avec le voisin chinois, malgré un sentiment anti-chinois assez largement partagé dans la population Kirghize. Dans ce contexte, une nouvelle ligne de chemin de fer qui traverserait le pays serait un marqueur fort du rapprochement du pays avec le voisin chinois au détriment de la Russie.

Déroulé et bilan des événements

Si les deux parties en présence se rejettent la responsabilité des affrontements et qu’il est encore difficile d’établir la véracité des assertions des deux camps, quelques données assez sûres du terrain émergent : des tirs, d’armes semi-automatiques et peut-être de mortiers ont touché des postes frontières de part et d’autre depuis le 14 septembre. Des éléments de l’armée tadjike et des paras ont effectué des incursions au Kirghizistan, et selon Bichkek ont fait usage de lance-roquettes et de drones ; des bâtiments ont été occupés et des drapeaux tadjikes ont été plantés, comme le montrent des vidéos non vérifiées partagées sur Telegram. Le bilan au 18 septembre est selon les autorités Kirghizes de 46 morts civils, des centaines de blessés et des dizaines de milliers de déplacés, tandis que le Tadjikistan évoque 35 morts dans leur camp ; le nombre de morts militaires reste inconnu. Plusieurs militaires tadjikes postés dans l’exclave de Voroukh ont été tués selon Dushanbe. Un cessez-le-feu conclu le 16 septembre n’a semble-t-il eu aucun effet, les deux camps s’accusant mutuellement de l’avoir violé.

Les affrontements frontaliers de cette semaine, s’ils n’ont en apparence rien de bien nouveau par rapport aux précédentes escarmouches, laissent néanmoins craindre une accélération du conflit en l’absence du médiateur russe. D’après Rahat Sabyrebkov, un économiste à Bishkek, « l’agression militaire tadjike n’est pas un conflit frontalier. Le Tadjikistan essaye d’envahir des territoires kirghizes établis de longue date et non-contestés. » Selon Eurasianet, la société civile et les médias kirghizes sont convaincus du fait que ce « conflit frontalier » est en réalité un effort délibéré du Tadjikistan d’étendre son territoire.

Si ce conflit frontalier a pour origine la non-démarcation des frontières entre les deux pays, viennent s’ajouter des considérations dans l’acheminement des matières premières, plus particulièrement dans l’exclave tadjike de Voroukh, fortement peuplée mais aux ressources en eau insuffisantes ; les 30000 habitants de ce petit jamoat (municipalité) sont obligés d’acheter de l’eau au Kirghizistan, et cette dépendance vis-à-vis d’un pays ennemi est un facteur de tensions supplémentaire. En 2013, des échauffourées avaient eu lieu autour de la construction d’une nouvelle route qui contournerait le petit territoire.

Risque d’aggravation du conflit dans un contexte de dégradation de l’influence russe

Ces événements dans l’ancien espace soviétique, et les nouveaux affrontements entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dénotent une certaine dégradation du pouvoir d’influence de la Russie sur sa zone d’influence historique. Empêtré dans le bourbier Ukrainien, le Kremlin peut difficilement activer ses mécanismes de pression et son pouvoir de médiation sur les pays d’Asie centrale. L’intérêt stratégique de la région a certes diminué depuis la débâcle étasunienne en Afghanistan et le recentrage de sa géopolitique sur la Russie et la Chine, mais Moscou fait désormais face à un double danger : celui d’un embrasement des conflits gelés ou larvés en Asie centrale, et celui d’un rapprochement de certains de ses partenaires historiques privilégiés avec la Chine qui essaye d’élargir sa zone d’influence sur ses voisins.

De même, l’Iran semble déterminé à renforcer ou créer de nouveaux partenariats avec les pays de la région, y compris d’un point de vue militaire ; en mai, le major-général Mohammad Bagheri est venu à Dushanbe, capitale du Tadjikistan, pour renforcer les liens militaires entre les deux pays, et était présent lors de l’inauguration d’une usine de production de drones iraniens Ababil-2. À cela s’ajoute le fait que depuis plusieurs années maintenant le Kazakhstan, le poids lourd de la région, autrefois une marionnette de la Russie, s’est affranchi de la tutelle russe, se rapprochant à la fois des occidentaux et de la Chine.

La situation reste volatile, et son évolution incertaine ; les chefs d’État des deux pays ont à plusieurs reprises affiché leur volonté de résoudre le problème par la voie diplomatique, malgré l’inutilité apparente du cessez-le-feu mis en place. Malgré son relatif effacement, la diplomatie russe s’est proposée dans un rôle de médiation qu’elle a déjà exercé lors des précédents conflits impliquant le Tadjikistan et le Kirghizistan, ainsi que dans d’autres pays de la région. Ce qui semble certain c’est que l’invasion de l’Ukraine par la Russie est en train d’accélérer le déclin de son influence dans sa périphérie proche. Plus elle connaîtra des revers en Ukraine, plus ses alliés vont devenir méfiants quant à ses capacités à garantir leur sécurité. Dans ce contexte, les progrès de la Chine dans la région se font certes au détriment de la Russie mais en même temps Moscou ne semble pas avoir d’autre choix que de permettre ces avancées à son seul partenaire international de taille. Aujourd’hui se pose même la question de savoir si la Russie elle-même va devenir de plus en plus dépendante et soumise aux intérêts de Pékin.



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